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 Jung accusé d'antisémitisme, mise au point

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GnOlus le gnome
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MessageSujet: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Ven 6 Nov - 16:00

JUNG ANTISEMITE ET/OU PRO-NAZI? (PSYCH)ANALYSE ET ALLEGEANCE
UNE MISE AU POINT


JUNG ANTISEMITE ET/OU PRO-NAZI? (PSYCH)ANALYSE ET ALLEGEANCE
UNE MISE AU POINT

Antoine Pinterovic


Deux thèmes, surtout, me préoccupent: l'un, fondamental, de l'allégeance politique ou institutionnelle de l(a) (psych)analyse en général; l'autre - qui n'en est qu'un cas d'espèce - concernant les reproches d'antisémitisme - ou pis - de pro-nazisme du fondateur de la psychologie analytique. Je commencerai par le second.

Depuis un temps déjà certain, on relance dans la presse, avec une remarquable périodicité, le procès de "C.G.Jung - antisémite", "C.G.Jung - pro-nazi". Quoi qu'il en soit, par ailleurs, du bien-fondé historique de telles accusations (graves!), puisque nous sommes analystes, il convient peut-être de nous poser également la question - essentiellement analytique - des motivations inconscientes d'un tel comportement chronique, dont le souci historique affiché nous paraît être davantage prétexte que cause véritable. On sait que l'accusation fut lancée par Freud lui-même; on sait aussi qu'elle est régulièrement relancée dans les cercles freudiens (et lacaniens), principalement francophones, le plus souvent sans faire le moindre cas des publications germanophones sur le sujet, inaccessibles à ces cercles par ignorance proverbiale de la langue allemande. Ajoutons aussitôt que les "plaidoiries de défense" issues des cercles francophones jungiens pèchent par le même défaut et, de ce fait, desservent en quelque sorte leur propre "cause". Qu'il me soit donc permis, en tant qu'analyste, de soupçonner l'existence aussi d'une motivation cachée, à savoir inconsciente, à cette besogne: l'espoir secret de jeter le discrédit sur une pensée et une oeuvre importante. Je rappelle, en effet, qu'on a intenté un "procès" semblable à Georg Groddeck, "l'enfant sauvage de la psychanalyse", dont certains textes sont, il est vrai, très explicites dans le sens du racisme, mais dont l'oeuvre, bien entendu, a eu un impact beaucoup plus modeste que l'oeuvre de Jung. Aussi, en a-t-on parlé beaucoup moins dans la presse! A la faveur d'un raisonnement sophiste implicite, on cherche à suggérer que la défection de Jung, sa critique de la conception freudienne de la personnalité humaine (sa définition de la libido et de l'inconscient, notamment), qu'on interprète volontiers du côté des freudiens comme un "ratage de la sexualité", ne pouvait provenir que d'un homme qui était antisémite et qui avait des sympathies pour l'idéologie nazie; bref, on explique l'un par l'autre a posteriori! C'est ainsi que Michel Coddens, dans son texte, insiste beaucoup, par exemple, sur le caractère "oecuménique" de la psychothérapie nazie que les psychanalystes authentiques, "se distinguant déjà par leur intolérance" (souligné par moi), estiment incompatible avec le freudisme, suggérant sans doute par là, indépendamment de la malhonnêteté intellectuelle évidente des visées réelles qui se cachent derrière cet "oecuménisme" de Göring et de sa clique, que tout pluralisme idéologique et toute tolérance en psychanalyse sont désormais suspects de "nazisme" en tant que "trahison" de la "bonne parole" freudienne ou, comme il dit, de "la singularité d'une énonciation"; mais ne se rendant pas compte que, ce faisant, il commet le péché même qu'il veut dénoncer à juste titre dans le nazisme: prêcher l'exclusivisme d'une conception idéologique. Au point que je ne peux que me demander comment il concilie une telle prise de position avec le projet pluraliste de notre Ecole dont il est également membre.

Quel est actuellement "l'état de la question" de l'antisémitisme et du pro-nazisme de C.G.Jung?

En 1977, la revue jungienne française Cahiers de Psychologie Jungienne (n°12) a publié un dossier relativement complet sur la question: "Jung face au nazisme", que Michel Coddens ne cite pas. Albin Michel a depuis lors publié la traduction française de la correspondance de Jung durant cette période (1933-1939): tome I: 19O6-194O. En 1992, la revue jungienne suisse et allemande Analytische Psychologie (Berlin-Bâle) a consacré tout son volume 23 (n°1) à la question, en publiant deux travaux essentiels de la plume d'analystes jungiens d'origine juive, ainsi que le témoignage d'un analyste freudien israëlien, le fils d'Erich Neumann, élève de Jung et fondateur de la Société israëlienne de psychologie analytique (jungienne), qui y a inclus de larges extraits de lettres de Jung à son père, ainsi que de lettres inédites de son père à Jung. Nous y reviendrons. Mais laissons d'abord la parole de la défense à Jung lui-même.

1. La défense de Jung dans sa correspondance

Dans une lettre au Professeur Schultz du 9.VI.1933 (je traduis moi-même, par mesure de prudence, les textes originaux de Jung), suite au retrait d'Ernst Kretschmer, Jung accepte la présidence automatique de la Gesellschaft, dont il était vice-président depuis 193O, "jusqu'au règlement définitif de l'écheveau de problèmes qui se sont présentés", sans oublier de rappeler qu'il avait attiré auparavant déjà l'attention du dr Cimbal sur les inconvénients éventuels d'une présidence extérieure.

Le 23.XI., il écrit au dr Rudolf Allers à Vienne: "En tant que président d'une société médicale internationale de psychothérapie, je suis l'éditeur plus ou moins involontaire de cette revue. (...) Le groupe régional allemand de l'association psychothérapeutique est mis au pas ("gleichgeschaltet") et subordonné à la direction du professeur Göring à Eberfeld (G. est un cousin du Ministre-Président!)." Il signale alors à Allers qu'on l'a informé en Allemagne que toutes les sociétés, centres de consultation et autres organisations médicales qui s'occupent de psychothérapie lui seront subordonnés; que Göring entreprendra l'édition d'une livraison spéciale allemande du Zentralblatt, qui exprimera ce que la psychothérapie signifie et ressent dans les circonstances politiques actuelles en Allemagne. Et il ajoute: "Je dois concéder que cette affaire est encore obscure pour moi." Il voudrait assurer la continuation du Zentralblatt avec l'appui de collaborateurs suisses, hollandais et suédois. Reste le problème de la rédaction; comme le groupe allemand est de loin le plus nombreux, il a pensé à Cimbal ou à son élève Heyer à Munich. Il craint que le choix d'un rédacteur extérieur susciterait des difficultés dans les circonstances actuelles, "car le Gouvernement allemand, comme vous le savez, semble apprécier d'avoir dans sa proximité aussi sûre qu'inconfortable (ungemütlich) les rédacteurs de tous les journaux qui paraissent en Allemagne". Il n'a reçu aucune réponse de Cimbal. Et il poursuit: "Cela doit être un rédacteur "gleichgeschaltet", parce qu'il est bien plus en mesure que je ne le suis d'avoir le bon nez pour savoir ce qu'on peut dire et ce qu'on ne peut pas dire. Ce sera, de toute façon, marcher sur des oeufs (Eiertanz)." Il termine sa lettre en disant: "La psychothérapie doit veiller à pouvoir maintenir sa position à l'intérieur de l'Etat (Reich) allemand et de ne pas en émigrer, indépendamment de la difficulté des conditions de vie qu'elle y connaîtra. Göring est un homme aimable (liebenswürdiger) et raisonnable (vernünftiger), de sorte que j'espère le mieux pour notre collaboration." Cette observation de Jung est certes étonnante, mais elle ne prouve nullement que Jung avait de la sympathie pour le nazisme, mais qu'il pouvait, tout grand psychologue et psychothérapeute qu'il était, commettre une monumentale erreur d'appréciation psychologique - et je dirais même de diagnostic! il s'est laissé séduire par un psychopathe pervers qui sous des dehors enjôleurs cachait ses intentions véritables. Les motivations profondes, inconscientes, de cet aveuglement ont été fort bien analysées par Andrew Samuels; nous y reviendrons. Jung s'en est rendu compte, somme toute, assez vite, lui-même, comme nous le verrons dans la suite de la lecture de sa correspondance.

Et, en effet, quatre mois après, il écrit déjà au dr Poul Bjerre (22.I.1934): "Ce dont il s'agit actuellement est principalement l'organisation de la société internationale. Comme vous le savez, du fait de la mutation politique en Allemagne, la société allemande a été contrainte de former un groupe régional soumis à un Führer. Ce groupe est soumis à des consignes politiques les plus strictes, comme vous pouvez l'imaginer. Son existence serait devenue impossible sans une soumission absolue à l'Etat national-socialiste. J'ai donc conseillé aux Allemands de se soumettre inconditionnellement, car il s'agit surtout que la psychothérapie gravement menacée actuellement en Allemagne par les nécessités de l'époque puisse être préservée. J'ai donc pris contact aussitôt avec les cercles dirigeants pour faire tout mon possible pour assurer l'existence future et la reconnaissance de la psychothérapie. L'ensemble des organisations allemandes se trouve maintenant sous la direction unifiée du professeur Göring à Eberfeld. Il en est le "Führer" responsable." J'attire l'attention du lecteur sur le fait que le terme "Führer" est cette fois mis entre guillemets! La formation d'un tel groupe allemand influencé par des circonstances politiques particulières force la partie internationale de l'association à former de son côté des groupes régionaux dont le groupe régional allemand ne formera qu'un rameau. Avec une telle organisation, il cherche à empêcher que les courants politiques particuliers au groupe allemand, qui est le plus nombreux, n'empiètent sur l'ensemble de l'organisation. Il écrit textuellement: "C'est ce qu'appréhendent beaucoup d'étrangers, et spécialement, comme vous le savez, de très nombreux Juifs." Si nous réussissons à organiser, poursuit Jung, quelques groupes régionaux dans des pays neutres, cela créera un contrepoids et, pour les Allemands, vraiment une occasion unique, dans leur isolement spirituel actuel, d'avoir une connexion avec le monde extérieur. Pour l'évolution ultérieure de la psychothérapie en Allemagne, cette connexion est indispensable, dans la mesure où l'Allemagne est actuellement plus isolée que pendant la guerre.

Il écrit à Alphonse Maeder le 22.I.: "Il en va de la question de l'organisation d'un groupe régional suisse de la Société Médicale Générale de Psychothérapie. Suite aux mutations révolutionnaires en Allemagne, les Allemands sont contraints de former un groupe régional sous un "Führer". Ce groupe est dans l'obligation de s'engager à la loyauté vis-à-vis de l'Etat national-socialiste et il est le plus rigoureusement tenu de respecter les consignes politiques à l'intérieur de l'organisation. Le "Führer" est le professeur dr M.H.Göring (Wuppertal-Eberfeld). Par le retrait du professeur Kretschmer, pour qui l'affaire est devenue manifestement trop "compliquée", je fus poussé (vorgerückt) de ma place de ce qu'on appelle le second président d'honneur à la place de premier président. Je n'aurais jamais pris sur moi ce plaisir douteux si les Allemands n'avaient pas insisté sur le fait d'avoir un président étranger pour l'organisation internationale." Le mot "Führer" entre guillemets revient deux fois, et la charge de président international est évaluée par l'expression "plaisir douteux"! Le groupe suisse fut fondé en janvier 1935; en faisaient partie, outre Jung, le dr Kurt von Sury, le dr Carl Alfred Meier, le dr Kurt Binswanger, et le dr G.A.Farner; le dr Alphonse Maeder ne s'est pas affilié. Le groupe s'est donné comme nom "Société Suisse de Psychologie Pratique" (Schweizerische Gesellschaft für Praktische Psychologie) et existe encore de nos jours.

Le 2.III., Jung écrit également au dr Oluf Brüel qui fondera le groupe danois: "L'organisation du groupe allemand n'est toujours pas dans un état satisfaisant. La gestion du Zentralblatt est également encore fort perturbée par l'immixtion politique. On a ainsi, par exemple, inséré dans le dernier numéro du Zentralblatt sous mon nom le manifeste göringien qui aurait dû se trouver, suivant l'accord, dans une édition allemande spéciale. Ceci contre mon exigence explicite que la livraison spéciale allemande soit signée par Göring et pas par moi. Je ne puis tenir entièrement pour responsable notre rédacteur très méritant, Monsieur le dr Cimbal, de cette irrégularité. Ce sont essentiellement les circonstances singulières de la politique interne qui aggravent dans une large mesure l'organisation du Zentralblatt. Je considère cela, vis-à-vis de l'étranger, comme une erreur tactique, lorsque des manifestes exclusivement allemands et destinés uniquement à l'Allemagne sont insérés dans un journal destiné à la diffusion à l'étranger." Il se plaint également de cet incident grave qui l'a choqué (missfallen) dans une lettre au rédacteur du journal, le dr Cimbal, datée le même jour, et ajoute: "Moi, en tant qu'étranger, n'ai pas ma place (passe nicht) dans la politique intérieure allemande." Je suppose, poursuit-il à l'adresse de Cimbal, que vous avez été contraint par les nécessités de la politique interne à faire ce pas, mais il lui demande instamment de donner au Zentralblatt destiné à la diffusion à l'étranger "une forme a-politique à tous égards" (in jeder Hinsicht unpolitisch), car sinon, l'affiliation de médecins étrangers à l'association deviendra tout à fait impossible. Et il termine la lettre en disant: "Je dois toutefois en tant que président d'une société internationale veiller à ce qu'un périodique qui est sous ma direction garde une forme scientifique, au-delà de toute politique." A cette même date, il écrit sur le même sujet également à J.H.van der Hoop, président du groupe hollandais et conclut: "Si les groupes étrangers n'appuyent pas mes efforts pour garder le contact scientifique avec l'Allemagne, ma seule force n'y suffira naturellement pas pour constituer un contrepoids à cette lame politique surpuissante qui menace de tout engloutir."

Et cependant, chose curieuse, Jung semble transgresser ses propres directives et commettre lui-même une monumentale "erreur tactique" en publiant dans le Zentralblatt un texte dont certains passages ont fait couler beaucoup d'encre et principalement donné occasion aux accusations d'antisémitisme et de pro-nazisme (le lecteur se reportera à la note 6 de l'article de Michel Coddens dans le même numéro, où les passages incriminés sont cités.). Et le traducteur officiel et exclusif des oeuvres de Jung en français, le dr Roland Cahen, ne s'y est pas trompé non plus, en commettant, lui aussi, une "erreur tactique", expurgeant sa traduction française du texte jungien (en 1953) des passages "délicats". Du reste, Jung lui-même s'est assez rapidement rendu compte de sa bévue et fut contraint de se défendre contre les réactions de certains Suisses et Juifs dans la presse quotidienne (Neue Zürcher Zeitung).

Il écrit ainsi au dr A. Pupato à cette même date fatidique du 2.III.: "La question, effleurée par moi, de la particularité (Eigenart) de la psychologie juive ne suppose pas que je songe à dévaloriser le Juif; ce n'est qu'une tentative de découvrir (herausfinden) et de formuler cette spécificité (Eigentümlichkeit) spirituelle qui différencie le Juif des autres. Que de telles différences existent, nul homme clairvoyant (einsichtiger) ne le contestera, aussi peu que le fait qu'il existe des différences tout à fait essentielles entre Allemands et Français en général, bien que le foie français fonctionne aussi bien que le foie allemand. (...) Mettre en évidence une telle différence ne peut tout de même nullement, à mon humble avis, eo ipso constituer un affront pour le Juif, aussi longtemps qu'on n'exprime pas de jugements de valeur. (...) Je considère que la spécificité juive pourrait nous expliquer pourquoi le Juif constitue un élément symbiotique tout à fait essentiel dans notre population. S'il n'y avait effectivement pas de différences entre lui et les autres, on ne pourrait alors pas du tout le distinguer des autres et il n'en serait rien alors non plus de son influence spirituelle particulière, historiquement confirmée dans une large mesure, sur son environnement. Il faut tout de même admettre qu'un peuple, qui s'était maintenu pendant quelques millénaires de façon pour ainsi dire authentique (unverfälscht) et qui a gardé la foi en son caractère de peuple élu, soit de quelque façon psychologiquement différent des peuples germaniques relativement jeunes dont la culture n'est guère plus vieille de mille ans."

C'est dans sa lettre au président du groupe hollandais, van der Hoop, du 12.III. que Jung expose sa "politique" psychothérapeutique, qui peut, évidemment, aujourd'hui, après la Shoah, paraître quelque peu naïve. "Il est évident, écrit-il, que l'association internationale est tout à fait indépendante du groupe régional allemand qui, comme vous le savez, ne peut guère exister sans être mis au pas (gleichgeschaltet). Comme, maintenant, il ne sera pas possible de créer partout des groupes régionaux pour des raisons politiques et autres, il y aura nécessité d'accepter aussi des membres individuels qui ne sont dans aucun groupe régional." Jung vise ici, naturellement, en tout premier lieu, mais sans le dire, les analystes juifs d'Allemagne qui ont été exclus du groupe régional allemand. Que c'est bien dans ce sens qu'il faut interpréter cette clause qui sera inscrite dans les Statuts de l'association internationale élaborés par Jung et adoptés au 7e Congrès de Psychothérapie à Bad-Neuheim en mai 1934 nous est attesté par le fait que Jung écrit dans la lettre citée que l'association peut prendre des membres de n'importe quelle sorte; "la race, la religion et d'autres choses semblables ne seront pas prises en considération, pas plus que, il va de soi, la conviction politique". Il prévoit qu'à cause des circonstances (politiques, bien entendu), il y aura nécessité de tenir les congrès internationaux à l'étranger et de mettre sur pied d'égalité tous les groupes régionaux indépendamment du nombre de leurs membres, pour empêcher que les membres de la direction du groupe allemand, le plus important, dictent leur volonté à l'association internationale. Il espère que cette manoeuvre puisse paralyser une influence allemande éventuellement surpuissante lors du congrès constitutif. Il prévoit également que la question de l'acceptation de membres individuels dans l'association internationale sera très délicate. "Nous ne ferons, naturellement, de notre côté, aucune difficulté. Mais il n'est pas impossible que du côté des autorités politiques allemandes des mesures contraires soient prises. Mais nous n'avons pas de prise là-dessus. Je ferai de toute façon une proposition qu'on accorde la qualité de membre, outre aux groupes régionaux, également à des psychothérapeutes individuels, indépedamment de leur provenance." A la fin de la lettre, il ajoute: "Du reste, vous pouvez être assuré, je pense, que les débordements national-socialistes des membres allemands reposent essentiellement sur la nécessité politique et non sur la conviction religieuse des sieurs en question." Là encore, à mon sens, il s'agit, tout au moins, d'une évaluation psychologique erronée et naïve, d'autant plus étonnante de la part d'un psychologue qui écrivait huit ans plus tôt son article sur le dieu Wotan, où on pouvait lire aussi ces lignes: "Nous pouvons observer avec toute la clarté désirable, aussi bien au nord qu'au sud de notre pays, en quoi consiste l'action d'un soi-disant Führer à l'égard des masses mouvantes."(Gesammelte Werke, X, par.395.) Il confirme ces idées également dans sa lettre du 19.III. au président danois Oluf Brüel, insistant sur la nécessité de la neutralité absolue de l'organisation internationale.

Le 26.III., il réagit à un article du dr B.Cohen publié dans l'Israelitisches Wochenblatt für die Schweiz ("Ist C.G.Jung gleichgeschaltet?"), le remerciant de cet événement qui est une rareté à notre époque de véritables "orgies de la bêtise". Il précise: "Je ne suis pas du tout un adversaire des Juifs, même si je suis un adversaire de Freud; car je le critique à cause de son point de vue matérialiste et intellectualiste, et non moins à cause de son point de vue irreligieux, mais pas parce qu'il est Juif. Pour autant que son enseignement repose à certains égards sur des prémisses juives, il n'est pas valable pour les non-Juifs. Je ne conteste pas non plus ma prévention protestante. Si Freud avait été un peu plus tolérant pour les idées des autres, je serais encore de son côté. Son intolérance - le plus choquant pour moi - je la considère comme une caractéristique personnelle." Il précise également son attitude vis-à-vis de l'Allemagne: "Mon rapport à l'Allemagne est de date très récente et il repose sur un altruisme débile, mais nullement sur une conviction politique." Dans une lettre du 28.III. à Max Guggenheim, il écrit sur ce même sujet (son rapport à l'Allemagne): "Vous ne devriez pas oublier que la "Gleichschaltung" en Allemagne est un fait politique, mais qui n'élimine pas cet autre fait qu'il y a des êtres humains en Allemagne. Vous pouvez être sûr que j'aurais été obligatoirement condamné comme bolchéviste, si j'avais fait pour la Russie ce que j'ai fait pour l'Allemagne, car là aussi, tout est politisé et fondamentalement mis au pas (gleichgeschaltet). Freud m'avait dit une fois à juste titre, poursuit-il: 'Le sort de la psychothérapie sera décidé en Allemagne.' Elle fut d'abord vouée à l'élimination absolue parce qu'elle était totalement juive. J'ai brisé ce préjugé par mon intervention et j'ai ainsi rendu possible l'existence non seulement de psychothérapeutes dits aryens, mais aussi juifs. Dans toute cette curée contre moi, on oublie complètement que la plupart des psychothérapeutes en Allemagne sont des Juifs. On ne sait pas et on ne le dit pas non plus ouvertement, que je me suis engagé personnellement auprès du gouvernement pour certains psychothérapeutes juifs. Lorsque les Juifs se mettent à me vilipender, c'est alors borné dans une large mesure, et j'espère que vous allez y mettre du vôtre pour combattre cette attitude imbécile. L'Association de psychothérapie, qui a de nombreux membres juifs, est maintenant assurée dans son existence, autant que la qualité de membres des médecins juifs. Les Juifs devraient m'en être en fait reconnaissants; mais il semble, comme vous le dites, que la position paranoïde entrave fort la clairvoyance."

Il se plaint de cette situation psychologique, dans laquelle il s'est trouvé, également dans une lettre du 13.IV. à E.Beit von Speyer; le ton est de plus en plus désabusé et sarcastique, ce qui dénote, en tout cas, quels que soient les faits et les interprétations qu'on peut en donner, un profond sentiment d'injustice: "Je suis décidément entré méchamment en conflit avec l'histoire contemporaine. Il est impossible de faire de l'étranger quoi que ce soit avec l'Allemagne sans être aussitôt, d'une façon ou d'une autre, politiquement suspecté. On pense que je suis devenu un antisémite sanguinaire, parce que j'ai aidé les médecins allemands à consolider leur société psychothérapeutique et parce que j'ai dit qu'il existait, entre la psychologie juive et la psychologie dite aryenne, certaines différences qui reposent principalement sur le fait que les Juifs possèdent une culture de 2OOO ans plus ancienne que les prétendus Aryens. On a épouvantablement crié là-dessus. Ce n'est pas un plaisir d'être connu. On est comme une ville qui se trouvait sur une colline et qui de ce fait ne pouvait pas rester cachée."

A son élève et futur fondateur de l'association allemande de la psychologie analytique, le dr Gustav Heyer, il parle de ses attentes du Congrès international de Bad-Neuheim et de sa position de président de l'association internationale: "Je considère ce congrès comme une tentative unique et peut-être la dernière de rétablir une cohésion générale, mais qui peut-être n'est plus du tout dans l'esprit du temps. Mais c'est ce qu'il faut avoir expérimenté dans la réalité pour pouvoir se retirer avec une bonne conscience. Je m'avise de toute façon que je ne garderai pas trop longtemps cette présidence qui m'a été imposée par une situation précaire, mais que je la passerai à quelqu'un d'autre le plus rapidement possible; car elle signifie pour moi un surcroît de travail que je n'aurais jamais assumée dans d'autres circonstances." On verra plus loin qu'un des analystes jungiens d'origine juive, cité au début de cette mise au point, a une toute autre opinion sur la question, attribuant le cramponnement de Jung à la présidence de l'association internationale jusqu'en 1939 à son espoir secret - traduisons: inconscient - de devenir lui-même une sorte de "Führer" de la psychothérapie internationale. Nous laisserons les lecteurs se faire une opinion par eux-mêmes, mais signalons tout de même que ce genre d'argument, courant entre psychanalystes, est facile: "C'est dans votre inconscient!" Nous n'en nions pas la réalité (de l'inconscient!), en "bon" analyste que nous sommes aussi, mais le tout est de savoir ce qui est éthiquement important: ce que quelqu'un a comme intention consciente ou ce que quelqu'un "veut" sans savoir qu'il le "veut". Et, bien sûr, nous le savons tous, analystes et non analystes, l'enfer aussi est pavé de bonnes intentions! Je veux dire par là qu'une décision éthique est toujours un choix, et le choix de Jung fut, certes, une erreur - une utopie même! - mais n'oublions tout de même pas que nous le constatons aujourd'hui, donc a posteriori. La question reste ouverte de savoir si c'est une raison suffisante pour le considérer comme un antisémite, ou pis, comme un "pro-nazi", à moins de voir en lui un psychopathe pervers qui aurait habilement "caché son jeu", ce qui, à la lecture de sa correspondance déjà citée et de tous les témoignages sur l'homme Jung dont nous disposons, me paraîtrait tout de même tout à fait aberrant.

Dans une longue lettre à son élève américain d'origine juive, James Kirsch, datée du 26.V. de la même année fatidique (1934), il revient, dans le même ton sarcastique, sur les "rumeurs amusantes" qui ont été propagées sur son compte. "La seule factualité (Tatsächlichkeit) qui se trouve derrière tous ces bobards stupides est qu'en tant que président d'honneur de la Société Internationale de Psychothérapie je ne pouvais pas la laisser en plan au moment où Kretschmer s'était retiré. Je fus instamment sollicité par les médecins allemands de conserver ce poste et j'ai donc fait par la suite ce que tout un chacun aurait fait à ma place, à savoir, mon devoir vis-à-vis de l'association internationale." Il souligne qu'il a réussi à faire adopter un paragraphe spécial dans les statuts qui permet aux médecins juifs allemands d'être acceptés comme membres individuels à part entière. Il refuse de se défendre d'autres rumeurs, mais il précise cependant: "C'est un mensonge plat de prétendre que j'aurais dit que les Juifs étaient malhonnêtes en analyse. Les gens doivent me tenir pour quelqu'un de considérablement bête, s'ils pensent que j'aurais pu prétendre quelque chose d'aussi idiot. De même, je n'ai jamais adressé la parole à Hitler, ni à la radio, ni où que ce soit ailleurs, et je n'ai déclaré quoi que ce soit du point de vue politique." Il reprend ensuite la défense de ses idées, exprimées dans l'écrit incriminé, concernant les différences culturelles entre les Juifs et les "Aryens". Rappelons que cette argumentation est adressée à un Juif. Sa conception suivant laquelle les Juifs, probablement, ne produisent pas de forme culturelle propre se fonde 1. sur des faits historiques, 2. sur cet autre fait que le véritable rendement culturel du Juif se déploie à l'intérieur d'une culture d'accueil (Wirtskultur), dont le Juif devient très souvent le vrai représentant ou son promoteur. Cette tâche est tellement singulière et exigeante qu'on ne peut voir comment une culture juive individuelle aurait seulement pu prendre naissance en même temps. Mais comme des conditions particulières existent effectivement en Palestine, il a introduit dans sa phrase un "probablement" prudent. Il ne pourrait nullement contester la possibilité que quelque chose de particulier y prenne naissance, mais il n'en sait rien jusqu'à présent. Il ne peut découvrir absolument rien d'antisémite dans cette conception des choses. Comme dernier argument, à la fin de sa lettre, Jung met en contradiction son prétendu antisémitisme avec l'essentiel de sa conception psychologique: "Après tout, vous devez en fait me connaître assez pour ne pas m'attribuer sans plus une stupidité non individuelle comme l'antisémitisme. Vous savez tout de même à suffisance à quel point je prends l'homme comme une personnalité et combien je m'évertue toujours à le dégager de ses conditionnements colectifs et à en faire un individu. Cela n'est, évidemment possible, comme vous le savez, que s'il reconnaît sa singularité (Besonderheit), qui lui est imposée par le destin. Nulle personne qui est un Juif ne peut devenir un être humain sans savoir qu'elle est un Juif, car c'est la base sur laquelle elle peut rejoindre une humanité plus élevée. Ceci vaut pour toutes les nations et races. Le nationalisme, si peu sympathique qu'il soit, est pour cette raison une conditio sine qua non, seulement il ne faut pas que l'individu y reste coïncé. Mais comme particule d'une masse, il n'a pas à s'élever. Comme être humain, je suis Européen, comme atome d'une masse, je suis un petit bourgeois suisse domicilié rue du Lac, 228 à Kusnacht-lez-Zurich." Tout à la fin de la lettre, il signale qu'il a volontairement inclus dans son dernier recueil d'essais l'étude d'un auteur juif (Hugo Rosenthal) sur la psychologie de l'Ancien Testament, "pour irriter les national-socialistes et ceux des Juifs qui m'ont décrié comme antisémite". Il termine sa lettre avec la phrase désabusée: "Nous vivons dans une époque qui déborde de folie (Narrheit). Quem Deus vult perdere prius dementat (Celui que Dieu veut perdre, il le rend d'abord fou)."

Le 7.VI., il met en garde le "Führer" de la psychothérapie allemande, Göring: s'il arrive que la psychothérapie en Allemagne soit subordonnée à la psychiatrie et perde ainsi son indépendance, ce serait une catastrophe qui entraînerait aussitôt sa démission, "car je perdrais alors la foi en l'avenir de la psychothérapie en Allemagne".

Dans une importante lettre du 9.VI. à Gerhard Adler, un autre disciple de Jung d'origine juive, qui s'inquiétait de plusieurs passages du fameux article incriminé tant de fois, il précise son point de vue vis-à-vis de Freud en tant que Juif: "A plusieurs endroits de mon article, j'ai indiqué que Freud ne m'apparaît pas comme une expression typique de l'attitude juive vis-à-vis de l'inconscient. Je dis explicitement que sa conception n'est nullement contraignante pour tous les Juifs. Malgré cela, il y a dans son attitude quelque chose de typiquement juif, ce que je peux confirmer avec vos propres mots: 'Lorsqu'un Juif oublie ses racines, il succombe alors doublement et triplement au danger de la mécanisation et de l'intellectualisation.' Par là, vous soulignez ce qui est en fait typiquement juif. Que Freud ait à ce point oublié ses racines, cela, c'est typiquement juif. Il est en effet typiquement juif que les Juifs puissent profondément oublier qu'ils sont Juifs, bien qu'ils sachent qu'ils le sont. C'est ce qui est le plus épineux dans l'attitude de Freud et pas seulement sa Weltanschauung matérialiste, rationaliste. (...) Lorsque je critique donc chez Freud l'élément juif, je ne critique pas alors le Juif, mais cette damnée possibilité pour le Juif, et qui se manifeste chez Freud, de pouvoir renier sa propre espèce."

A une lettre à un autre Juif berlinois, le dr C.E.Benda, du 19.VI., qui, comme l'écrit Jung, "s'est cru obligé de défendre la culture juive contre lui", Jung répond: "Personne n'est plus convaincu que moi que les Juifs sont un peuple de culture." Il insiste alors sur la différence entre les concepts de "forme de culture" (Kulturform) et "culture": dans le fameux article, il avait en effet écrit que les Juifs n'avaient pas de "forme de culture", mais pas qu'ils n'avaient pas de culture. Il argumente sa défense ainsi: "Les Suisses, par exemple, sont un peuple de culture, mais n'ont pas de forme de culture propre. Pour cela, certaines conditions sont nécessaires, à savoir une certaine importance numérique du peuple, ainsi que le caractère autochtone (Bodenständigkeit), etc. La Bible, à mon sens, n'est pas une forme de culture, mais un document. Un peuple qui n'a pas de relation au sol, c'est-à-dire qui n'a ni sol ni patrie, on le nomme communément nomade. Si vous soumettez donc ces deux points que vous mettez en question à un examen impartial, vous arriverez bien à la conclusion qu'il n'y a pas là de critique injuste. Si j'avais dit des Juifs ce que je disais dans la même phrase des Allemands, on aurait pu alors s'en émouvoir avec quelque raison; car 'barbare' est un jugement qui frise l'évaluation (Bewertung)." Dans le paragraphe suivant, il renvoie l'ascenseur à Freud, en disant que s'il s'agit, avec la psychanalyse, d'une affaire nationale juive, ce n'est pas lui qui a inventé cela, mais Freud. Il fait sans doute allusion là à une lettre de Freud à Abraham (3.V.19O8) où on lit: "Soyez tolérant et n'oubliez pas qu'il vous est en effet plus facile qu'à Jung de suivre mes idées, car premièrement, vous êtes tout à fait indépendant, et ensuite, vous vous trouvez plus près de ma constitution intellectuelle par affinité raciale (Rassenverwandtschaft), alors que lui, comme chrétien et fils de pasteur, ne trouve son chemin vers moi qu'au travers de grandes résistances intérieures. Son adhésion n'en est alors que plus valable (wertvoll). J'aurais presque dit qu'il a, par son entrée, débarrassé (entzogen) la psychanalyse du danger de devenir une affaire juive nationale." (C'est moi qui souligne.) Lorsque j'ai écrit mon livre sur les Métamorphoses et symboles de la libido, poursuit-il, et que j'y ai dévié sur un point de la doctrine (Lehre) orthodoxe, il m'a subitement accusé d'antisémitisme. Le "point" en question fut cependant fondamental - ce que Jung omet de dire - puisqu'il s'agissait de la définition freudienne de la libido! Jung fait allusion ici sans doute à un passage de "Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique" (1924), où Freud écrit: "... mais ce qui parlait en sa faveur, c'étaient son talent éminent, les contributions à l'analyse qu'il avait déjà fournies, sa position indépendante et l'impression d'une énergie sûre qui constituait son être. Il semblait de plus disposé à entrer en relations amicales avec moi et à abandonner par amour pour moi ses préjugés racistes qu'il s'était permis jusque là" (C'est moi qui souligne.). "Je dois bien en conclure, poursuit Jung, que j'ai de quelque manière commis une erreur vis-à-vis des Juifs (mich irgendwie gegen die Juden vergangen hatte). Depuis lors, ce préjugé me colle à la peau (anhaften) et il a été répété par tous les freudiens, ce par quoi ils confirment à chaque fois que la psychanalyse est effectivement une psychologie juive que quelqu'un d'autre ne peut pas critiquer sans se rendre coupable d'antisémitisme." Il signale que s'il avait été un judéophage, il n'aurait pas écrit de livres avec des Juifs, ni préfacé leurs ouvrages. Dans l'atmosphère actuelle politiquement surchauffée, il ne peut en vouloir à ses critiques de succomber à l'idée puérile qu'il aurait écrit ses oeuvres par pur ressentiment. Et il termine en disant: "L'aveuglement passionnel de notre époque affaiblit le jugement et fait voir des spectres là où il n'y en a pas."

Il revient sur cette question dans une lettre du 29.IX. à James Kirsch, qui avait publié un article sur le texte incriminé de Jung dans la Jüdische Rundschau (29.V.1934): il approuve entièrement la tendance et les constations de l'article; il conteste seulement qu'il identifierait le Juif avec Freud. Premièrement, écrit-il, je ne fais pas cela, et deuxièmement, c'est précisément du côté juif qu'on a toujours souligné que la psychanalyse (=Freud et Adler) serait l'esprit juif (par exemple, von Kronfeld, récemment). Si cela est dit par les Juifs eux-mêmes, je suis pour ainsi dire forcé d'accepter qu'au moins un grand nombre de Juifs compétents (massgebenden) s'identifient tout bonnement avec la psychologie freudienne. Il faut en conclure qu'ils ressentent (empfinden) le point de vue réducteur comme correspondant largement à leur psychologie, et ceci particulièrement encore parce que, du côté juif, aucun autre point de vue n'a été en général représenté. Le mutisme dans cette affaire pourrait compter comme consentement. Je suis à ce propos tout à fait de votre avis que c'est précisément pour les Juifs qu'il serait extrêmement important et salutaire de voir le côté positif de l'inconscient." Ce qui me tient le plus à coeur, ajoute-t-il, c'est si on pouvait trouver un moyen de lutter contre cette susceptibilité et cette passion (Affektivität) qui empoisonne tout.

Dans une lettre du 19.I.1935, il fait part au président du groupe hollandais van der Hoop de ses efforts pour "empêcher les sorties nationalistes et créer une base de nature purement scientifique", mais il se heurte à de grosses difficultés. Le malheur, dit-il, c'est qu'un mouvement international ne peut prendre naissance que si quelqu'un coopère. Mais si tout le monde se retire ou se met en attente de voir si un tel mouvement naîtra ou non, il ne se passe alors naturellement rien. Il n'a pas hésité à se mettre au service d'un tel mouvement, dans l'espoir que d'autres personnes clairvoyantes feraient de même. mais il ne pense pas qu'une telle entreprise soit possible sans l'Allemagne: les "neutres" sont à cet égard trop faibles, et les effets de la situation politique actuelle et du mouvement psychique qui a éclaté en Allemagne nous atteindront sous quelque forme. Il lui semble mieux de prendre le taureau par les cornes et se mettre directement en accord avec les Allemands (les psychothérapeutes allemands, s'entend, bien sûr!). Jung espère donc toujours à ce moment pouvoir endiguer la mainmise nazie sur la psychothérapie allemande par une solidarité internationale.

Le 22.III.1935, dans une lettre au dr Otto Körner de Dresde, il donne une intéressante tentative d'explication psychologique de l'antisémitisme: Si en Allemagne, rien n'est organisé à cet égard (=analyse didactique), cela tient essentiellement au fait que les Allemands ont remarqué bien après les Anglosaxons qu'il existe encore d'autres choses psychiques à côté de l'intellect. Il y a encore aujourd'hui en Allemagne, comme vous le savez, très peu de gens capables de jeter un regard dans l'au-delà de l'intellect. "L'antisémitisme, pour moi, par exemple, s'explique tout à fait précisément par cette étroitesse académique de l'intellect."

Ce n'est qu'en novembre de la même année que Jung revient sur le sujet dans une lettre au dr J.A.Hadfield, directeur d'études de l'"Institute of Medical Psychology" à Londres (4.XI.). Il lui fait part des énormes difficultés qu'il a ("une entrerpise désespérée") à organiser une société internationale "dans une atmosphère empoisonnée par toutes sortes de préjugés politiques et racistes possibles". "L'actuelle persécution des Juifs en Allemagne suscite tellement de haine qu'il est presque impossible aux petits pays de maintenir leur organisation, parce que nous sommes du point de vue du nombre largement inférieurs aux Allemands." Il sollicite le contact et la collaboration des sociétés anglo-saxonnes avec celles du continent. "Notre intention est de créer une organisation internationale de psychothérapeutes où l'Allemagne ne jouerait plus le rôle principal." On voit clairement le projet, utopique, il est vrai, de Jung: sauver la psychothérapie allemande de l'emprise nazie.

Le 21.XII. de la même année, dans une lettre à van der Hoop, il déplore le retrait du groupe hollandais de l'organisation internatioanle pour des raisons qu'il qualifie, assez curieusement d'ailleurs, de "motifs d'ambiance" (Stimmungsmotive): la Weltanschauung régnant en Allemagne, la persécution des Juifs, la répression de la liberté d'opinion! Il oppose comme arguments le fait que lors d'un congrès neutre en dehors de l'Allemagne, il n'y aurait pas de restriction de la liberté d'expression, de même que les Juifs n'en auraient pas été exclus; finalement, on aurait pu constater la vérité scientifique indépendamment des nécessités des conceptions du monde (weltanschaulichen Bedürfnissen). Il ajoute: "Je dois décidément souligner que nos collègues allemands ne furent pas à l'origine de la révolution national-socialiste, mais qu'ils vivent dans un Etat qui exige une attitude idéologique (weltanschauliche) déterminée." Si maintenant la connexion avec l'Allemagne doit être mise en question pour des raisons idéologiques, on tombe dans le même travers que celui qu'on reproche aux autres: on oppose une idéologie à une autre. Cette petite (sic!) guerre idéologique n'est pas une affaire de science, et il doit protester contre le fait que des ressentiments idéologiques s'affublent du nom de la science. Pourquoi faudrait-il exclure les médecins allemands, alors qu'il existe la possibilité que les médecins juifs deviennent des membres directs de l'association internationale? On pourrait espérer de la part des psychothérapeutes et des psychologues qu'ils ne valorisent pas des ressentiments idéologiques au détriment des efforts culturels internationaux. Il est évidemment tout à fait impossible de promouvoir une association internationale dans ces circonstances. Cela découragera les Anglosaxons de se joindre à nous. Cette attitude ne peut être désignée autrement que comme une façon de désavouer le véritable but de notre association internationale. Avec l'Allemagne seule, nous, Suisses, ne pouvons pas créer une association internationale. Les Danois sont trop peu nombreux, et en Suède, le dr Bjerre n'a eu aucun succès jusqu'à présent. "La conséquence logique de cette situation est que je me retire comme président de l'association internationale, et je vais me mettre dans ce sens en rapport avec le chef du groupe régional allemand." Il continuera cependant à se battre jusqu'en 1939. Mon comentaire: quelque chose d'important échappe là à Jung: la nature même du régime totalitaire qui s'est installé en Allemagne et qui est son incurabilité fondamentale. Il y a quelque chose de don quichottesque dans son attitude. Qu'est-ce qui l'aveugle à ce point? Les adversaires de Jung diront évidemment que c'est sa "sympathie" pour les Allemands, sinon pour les nazis; d'autres, plus indulgents envers Jung, diront que c'est son désir de "sauver" certains de ses collègues allemands, comme Heyer, par exemple, qui étaient tout sauf "pro-nazis"; et, au delà, peut-être aussi, le besoin de continuer à croire que l'inconscient collectif allemand pourrait quand même, ne fût-ce qu'au dernier moment, se métamorphoser en quelque chose de positif. Ne l'a-t-il pas suffisamment répété, que l'on peut s'attendre à tout de l'inconscient, du meilleur comme du pire? N'a-t-il pas écrit en 1928 encore dans son article sur Wotan également cette curieuse phrase: "Si nous appliquons avec conséquence nos considérations - singulières, avouons-le -, il nous faudrait conclure que Wotan devrait extérioriser non seulement son caractère fébrile, agité, brutal et tempétueux, mais aussi sa nature toute différente, extatique et divinatoire. Si cette conclusion se vérifie, le national-socialisme ne serait pas, et de loin, le dernier mot; il faudrait s'attendre, dans les prochaines années et décades à ce que surviennent des événements procédant d'arrière-plans obscurs, et desquels, d'ailleurs, nous pouvons encore mal nous faire une idée à l'heure actuelle." (G.W., 1O, par.399. Trad.R.Cahen.) C'est tout dire! Il y avait là de la naïveté, c'est certain; de l'utopie, c'est certain aussi; y avait-il de l'antisémitisme? Consciemment, certainement non. Du pro-nazisme? A mon avis, certainement pas. C'est, à quelques nuances importantes près, aussi la conclusion à laquelle arrivent les jungiens d'origine juive, comme nous le verrons.

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MessageSujet: Re: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Ven 6 Nov - 16:01

Le 22.XII., il écrit à son élève juif Erich Neumann: "Ce que les Juifs européens font, cela je le sais déjà, mais ce que font les Juifs sur le sol archétypique, cela m'intéresse extraordinairement. (...) Les 'Juifs aculturés' ("Kultur-Juden") sont toujours sur le chemin vers le "non-juif"; ils y ont tout à fait raison, le chemin ne va pas du bien au mieux, mais d'abord vers le bas, vers la factualité historique. Je tiens à attirer l'attention de la plupart de mes patients juifs sur le fait qu'ils sont Juifs de manière évidente. Je ne le ferais pas, si je n'avais pas vu souvent des Juifs qui s'imaginaient qu'ils étaient quelque chose d'autre. Pour eux, 'être Juif' est une sorte d'offense personnelle. Votre conviction très positive que le sol palestinien est indispensable pour l'individuation juive (me paraît valable). Quel rapport avec le fait que le Juif en général ait vécu beaucoup plus longtemps dans d'autres pays qu'en Palestine? Même Moïse Maïmonide a préféré Le Caire-Fostat, bien qu'il eût la possibilité de vivre à Jérusalem. En serait-il un peu comme si le Juif était tellement habitué à être non-Juif qu'il a besoin in concreto du sol palestinien pour se rappeler sa judaïté? Je ne peux en effet que difficilement m'imaginer dans une âme qui n'a germé sur aucun sol." Cette dernière phrase me paraît essentielle non seulement pour comprendre la conception psychologique jungienne du psychisme en fonction de la notion de nation, comme le montre fort bien Samuels dans son essai, mais surtout pour constater une lacune de compréhension pour ce que j'aimerais qualifier de "psychologie d'une âme déracinée", qui n'est plus d'aucun "sol", mais qui est aussi une cruelle "réalité de l'âme", pour me servir d'une expression typiquement jungienne, à en juger, en tout cas, par mon vécu personnel d'exilé et de fils d'exilé. Dans cette psychologie-là, Jung, en "bon Suisse" attaché à son clocher, comme on dit, - ou à sa "Tour de Bollingen" - n'était certes pas en avance sur son temps! car il y en a eu des "âmes déracinées" à travers l'Europe depuis lors! Aurait-il seulement pu comprendre à l'époque tout le sarcasme de la blague juive que rappelle Saint-Exupéry dans sa "Lettre au général X": "Tu vas donc là-bas? Comme tu seras loin! - Loin d'où?"

En 1936 (3.I.), il écrit de nouveau au président du groupe hollandais van der Hoop, pour lui expliquer son sentiment d'irritation (Entrüstung). Les Hollandais ont refusé d'accueillir chez eux un congrès international auquel prendrait part le groupe allemand. Ceci confirme l'impossibilité d'un congrès international avec un sentiment (Stimmung) négatif vis-à-vis de l'Allemagne. "Tour cela, écrit-il textuellement, apparaît comme si le fait d'une association internationale devait être torpillé. Dans ces circonstances, il y a peu de sens à organiser une association internationale." Et il parle de nouveau de sa démission. Le 9e Congrès international eut finalement tout de même lieu à Copenhague du 2 au 4 octobre 1937, organisé par le Suédois Bjerre et le Danois Brüel.

Dans sa lettre du 8.V.1946 au dr Bjerre, Jung parle du fait que le groupe régional allemand se trouve actuellement dans une situation très difficile: les psychiatres y cherchent à paralyser (lahmlegen) la psychothérapie. Il lui signale que le 19 juillet se tiendra à Bâle une session de caractère international à l'occasion du "Congrès des Aliénistes et Neurologistes de France et des Pays de Langue Française" que met sur pied la Commission Suisse de Psychothérapie nommée par la Société Suisse de Psychiatrie, dont il est lui-même membre; à sa demande, quatre rapporteurs ont été désignés qui représenteront les diverses orientations de la psychothérapie, freudienne, adlérienne, jungienne et phénoménologique. (Les quatre rapporteurs en question étaient: le psychiatre Bally pour Zurich, Forel pour Prangins, de Saussure pour Genève, et Jung lui-même.) Il ajoute: "C'est la première tentative d'une collaboration d'orientations différentes." On voit dans quel sens vont les efforts de Jung: dans le sens d'un "oecuménisme" psychothérapeutique. Mais, n'en déplaise à Michel Coddens, je ne pense pas que l'"oecuménisme" de Jung ait eu exactement les mêmes motivations profondes que celui de Göring et de sa clique. C'est dans cette différence de motivations, du reste, qu'à mon sens, Jung s'est fait piéger par les psychothérapeutes allemands, car on pourrait difficilement admettre que Bally, Forel et de Saussure eussent été des "pro-nazis"!

En cette même année 1936, Jung était entré en relations avec le psychologue américain juif Abraham Aaron Roback (189O-1965) pendant son séjour aux Etats-Unis à l'occasion du trentième anniversaire de l'Université Harvard de Cambridge au Massachussets. Il lui écrit le 29.IX.: "A propos de ma 'sympathie nazie' ("Nazifreundlichkeit"), on a fait beaucoup de bruit inutile. Je ne suis pas un nazi; dans le fond, je suis tout à fait a-politique. Les psychothérapeutes allemands m'ont demandé de l'aide pour maintenir leur organisation professionnelle parce qu'il existait un danger immédiat que la psychothérapie en Allemagne disparaisse de la surface de l'écran (Bildfläche). Elle était considérée comme une 'science juive' et fut comme telle hautement suspecte. Ces médecins allemands étaient mes amis, et seul un lâche laisserait ses amis en plan lorsqu'ils ont besoin d'une aide urgente. Non seulement j'ai remis leur organisation sur pied, mais j'ai aussi expliqué explicitement que la psychothérapie était une tentative foncièrement honnête; en outre, j'ai rendu possible aux médecins juifs allemands, exclus de toutes les organisations professionnelles, de devenir au moins membres directs de l'association inertnationale. Mais personne ne mentionne ce fait, de même que personne ne profère un seul mot sur le fait que tant d'existences tout à fait innocentes auraient pu être totalement détruites si je n'étais pas entré en lice. C'est juste que j'ai depuis 1917 insisté sur la différence entre la psychologie juive et la psychologie chrétienne, mais des auteurs juifs avaient fait de même autant naguère que récemment. Je ne suis pas antisémite. Pour tout ceci, je n'ai gagné ni honneur ni argent, mais je fus hereux de pouvoir aider des êtres humains dans le besoin." Jung fait allusion ici à son article "Über das Unbewusste", paru en 1918, ainsi qu'à une lettre de Freud à Ferenczi du 8.VI.1913, où Freud écrit: "A propos du sémitisme: Il y a certes de grosses différences avec l'esprit aryen. Nous nous en persuadons tous les jours. Il en résultera certainement des conceptions du monde (Weltanschauungen) et des arts différents."

A la proposition du président du groupe danois, Oluf Brüel, de traiter au congrès du thème "Le conditionnement national de la psychothérapie", il répond qu'il s'agit d'un thème extrêmemet délicat qui entraînerait la nécessité, d'une part, d'une formulation fondamentale des différences entre les psychologies nationales, et, d'autre part, mettrait au premier plan les convictions politiques les plus diverses qui font rage pour le moment en Europe. "Cela donnerait lieu de façon tout à fait certaine à une sortie national-socialiste d'une stérilité dévastatrice. L'atmosphère politique générale est telle qu'on ne peut risquer d'aborder un sujet qui atterrisse dans la proximité de la politique ou des préjugés national-socialistes. Evidemment, si les psychothérapeutes étaient des philosophes et se trouvaient au-dessus de la mêlée (en français dans le texte), rien ne serait meilleur ni plus fécond qu'un tel débat; mais puisque les choses et les gens sont maintenant comme ils sont, un tel débat est malheureusement tout à fait exclu."

A la réception de l'ouvrage "Jewish Influence in Modern Thought", il écrit de nouveau, le 19.XII. à Abraham Roback: ses expériences sur les différences entre les Juifs et les non-Juifs l'intéressent beaucoup et il aimerait en connaître les résultats. "Lorsque j'avais écrit sur cette différence, j'avais à l'esprit mes propres expériences médicales, non expérimentales. Il existe en fait une différence notable qui a beaucoup affaire à l'ancienneté du peuple (juif). J'ai constaté quelque chose d'analogue chez les Hindous, à savoir un élargissement ou une possibilité d'élargissement de la conscience à l'âme inconsciente qu'on ne trouve pas ou qu'on trouve rarement chez les non-Juifs. De même la tendance de la conscience à l'autonomie, ce qui présente le danger qu'elle se coupe totalement de ses sources instinctives. Freud en est un exemple typique. Comme je l'ai vu de mes propres yeux, le rétablissement de la connexion avec les instincts signifiait pour lui comme pour beaucoup de Juifs une découverte vitalement importante et une source d'apaisement et de joie (Freud-e: jeu de mots tout à fait involontaire de Jung!). Les non-Juifs ne ressentent pas cela ainsi, ils l'éprouvent plutôt comme une restriction de la liberté morale. Cela explique la curieuse préférence des pasteurs protestants pour l'analyse freudienne. Entre vos mains, c'est un beau moyen de montrer aux gens une catégorie de péchés flambante neuve dont ils ne se permettaient même pas de rêver auparavant. (...) Je sais très bien que les réflexions (Ausführungen) de Freud sont nécessaires pour les Juifs; mais comme il y a aussi des non-Juifs, et comme il y a en a pas mal aussi parmi les Juifs qui devraient en fait avoir une vue plus large, je fus contraint par mes patients de développer un point de vue qui tienne compte des nécessités des uns et des autres. Malheureusement, les circonstances politiques en Allemagne ont rendu impossible de dire quoi que ce soit d'intéressant sur la différence hautement intéressante entre la psychologie juive et non-juive. Un débat impartial sur cette différence hautement intéressante est pratiquement impossible à notre époque de nouvelle barbarie. On risque d'être taxé d'antisémite ou de philosémite sans même avoir été entendu."

Le lettre du 7.VI.1937 au professeur J.W.Hauer de Tübingen, qui lui proposait d'organiser un séminaire sur le thème "Race et religion", est intéressante parce qu'elle comporte non seulement une précision sur ce que Jung entendait par la notion de "race" à cette époque délicate, mais aussi sur les rapports qu'il voyait entre race et religion juive. "Le rapport entre race et religion que vous avez en vue est un sujet très difficile. Comme la notion anthropologique de race, en tant que grandeur essentiellement biologique, n'est pas du tout clarifiée, relier la religion à cette grandeur guère définissable m'apparaît comme une entreprise presque trop osée. Comme j'ai moi-même traité personnellement de très nombreux Juifs et que je connais leur psychologie jusque dans son arrière-boutique, je puis en effet reconnaître une relation spécifique de leur religion à leur psychologie conditionnée par la race, mais je serais, par exemple, tout à fait incapable de mettre en relation l'islam ou les formes religieuses de l'ancienne Egypte avec ses adeptes, car je manque de toute connaissance intime de la psychologie autant arabe qu'égyptienne. De même, je serais tout à fait incapable de mettre en relation substantielle avec l'islam la race non sémitique des Berbères ou la population musulmane de l'Inde. J'ai une certaine intuition de la psychologie des Indiens, et j'ai même personnellement analysé un Parsi, mais je ne serais pas en mesure de mettre en relation le parsisme essentiellement différent de ce qui est indien avec ce que je connais de la psychologie racialement conditionnée de ces gens. Je vois dans ce domaine des difficultés scientifiques énormes qui ne peuvent être résolues au cours d'un séminaire." Le séminaire en question n'a naturellement jamais eu lieu!

Le 16.XI.1937, Jung écrit à Göring: "Monsieur le dr Meier a attiré mon attention sur votre bref compte-rendu de l'écrit de Rosenberg ("Le Mythe du 2Oe siècle, 193O). Son assertion que les Juifs mépriseraient la mystique est pour tout connaisseur de l'histoire juive, et spécialement du chassidisme, une erreur hautement déplorable. Aussi aimerais-je proposer que nous passions cet écrit sous silence. Je ne peux pas couvrir de mon nom de tels déraillements."

Au dr Erich Benjamin Strauss, membre du comité organisateur du 1Oe congrès international de psychothérapie qui se tiendra à Oxford en 1938, il écrit, le 26.III.1938: "La question de la race n'est nullement mentionnée. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me fournir une liste de noms de ceux qui avaient mis ce débat en marche. Je ne peux pas et je n'excluerai pas les orateurs non-aryens. La seule condition à laquelle je dois m'en tenir est que chacun, qu'il soit aryen ou non, s'abstienne de toute observation qui pourrait enflammer la psychose de notre temps. Si un orateur transgresse cette limite, je l'interromprai aussitôt. Un congrès scientifique n'est pas un lieu pour des insanités politiques (Torheiten)." En tirer comme argument que Jung voulait une liste de psychothérapeutes anti-nazis pour la fournir à ses "amis" psychothérapeutes pro-nazis, comme l'interprètent certains, me paraît quand même un peu gros. Quand on connaît l'enjeu du combat - soit-il don quichottesque - de Jung: préserver l'existence de l'association internationale de psychothérapie envers et contre tout - mais avec la participation des psychothérapeutes allemands -, la démarche paraît cohérente: la liste des noms devait le protéger des "interventions-surprise", celles susceptibles d'"enflammer la psychose de notre temps". Avait-il raison? Avait-il raison de dire qu'un congrès scientifique n'est pas le lieu d'insanités politiques? Dans l'abstrait, sans doute, oui. Dans les circonstances politiques de l'époque, avec tout ce qui se passait en Allemagne nazie, peut-être, non. Mais ceci relève d'un autre débat; pas de celui de savoir si Jung était antisémite ou pro-nazi. Car ce qui ressort de la lecture de la correspondance de Jung, c'est qu'il était surtout "pro-psychothérapeute"; et pro-psychothérapeute "oecuméniste", qui plus est; tolérant, donc. Que cela ait profité au faux "oeucuménisme" et à la fausse tolérance de Göring et de sa clique (psychothérapeutique) nazie, c'est certain. Mais faut-il en déduire que tout "oecuménisme" et toute tolérance, en matière de psychanalyse, soient condamnables, comme le veut Michel Coddens, ou, autrement dit, que seule l'intolérance doctrinale proverbiale de Freud et de certains de ses successeurs soit la bonne conduite à tenir en psychanalyse en tant que Weltanschauung? Ce serait, me semble-t-il, tout d'abord, d'une logique douteuse. Mais au-delà d'une incohérence logique formelle (latius hos) d'une telle déduction, n'y a-t-il pas là aussi une incohérence logique plus essentielle, car idéologique: ne nous prêche-t-on pas là justement ce qu'on voulait mettre au pilori dans le nazisme: son intégrisme, son fondamentalisme...?

Mais terminons notre lecture de la correspondance de Jung de cette époque. Dans une lettre du 19.XII.1938, il écrit à Erich Neumann: "Ce que vous m'écrivez sur votre projet de travail m'intéresse beaucoup. Vous êtes tout à fait en parallèle avec les expériences que je fais aussi depuis de nombreuses années en Europe. Je crois que vous devriez être vraiment prudent dans l'évaluation de vos expériences juives spécifiques. Il existe certainement en effet des traits juifs spécifiques dans cette évolution, mais c'est également une évolution générale qui se passe autant chez des chrétiens. Il s'agit d'une révolution générale et identique des esprits. Les traits spécifiquement chrétiens ou juifs n'ont qu'une importance secondaire. Ainsi, par exemple, le patient que vous cherchez à connaître est un pur Juif catholique adulte, mais je ne pourrais nullement désigner avec une certitude indubitable comme juive sa symbolique, telle que je l'ai exposée, bien que certaines nuances ont à l'occasion une résonance juive. Lorsque je compare son matériel au mien ou à celui d'autres patients avec une formation académique, c'est alors une étonnante ressemblance qui saute aux yeux, alors que la différence est insignifiante. Particulièrement restreinte est la différence entre une psychologie typiquement protestante et une psychologie juive, pour autant que le problème de l'histoire contemporaine est envisagé. Tout le problème est même d'une importance humaine colossale, de sorte qu'alors les différences individuelles et raciales jouent un rôle limité. Toutefois, je peux bien m'imaginer que chez les Juifs qui vivent en Palestine l'influence immédiate de l'environnement fait apparaître l'élément chthonien et juif ancien sous une forme beaucoup plus prégnante. Il me semble que ce qui est spécifiquement juif, comme ce qui est spécifiquement chrétien, pourrait être le mieux découvert dans la façon dont le sujet accepte les matériaux de l'inconscient. D'après mon expérience, la résistance à l'inconscient du Juif semble plus tenace et ses tentatives de défense donc aussi semblent plus véhémentes. J'entends par là rien de plus qu'une impression toute subjective."

Le 2.IX.1939, il écrit au dr Chrichton-Miller à Londres: "Je suis convaincu que le professeur Göring n'a pas bien compris pourquoi vous avez proposé le dr van der Hoop (comme successeur de Jung à la présidence de l'association internationale). Mais cela a peu ou rien à voir avec son incapacité de comprendre l'anglais. Cela a beaucoup plus à voir avec son incapacité générale. N'ayez, s'il vous plaît, pas de sentiments d'infériorité parce que vous comprenez mal la psychologie simpliste du professeur Göring. Cela ne tient certes pas à votre ignorance de la langue allemande. Lorsque vous soupçonnez chez Göring des motifs de prestige, vous êtes certes dans le bon." Il parle alors, dans le même ton sacrastique, des problèmes qu'a toute organisationýÿÿÿ‚ ƒ „ … † ‡ ˆ ‰ Š ‹ Œ  Ž   ‘ ’ “ ” • – — ˜ ™ š › œ  ž Ÿ ¡ ¢ £ ¤ ¥ ¦ § ¨ © ª « ¬ ­ ® ¯ ° ± ² ³ ´ µ ¶ · ¸ ¹ º » ¼ ½ ¾ ¿ À Á Â Ã Ä Å Æ Ç È É þÿÿÿþÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿ internationale avec les traducteurs "qui traduisent fidèlement toute absurdité qu'un orateur profère", et termine sa lettre en disant: "Mais tout ceci est - hélas! - déjà un écho du passé. Le diable sait de quoi le monde aura l'air, si nous nous revoyons jamais. Nous ne devons donc pas nous faire à l'avance des soucis à propos de congrès, de réunions de délégués futurs, de traducteurs, etc. Hitler est en train d'atteindre son point culminant, et avec lui, la psychose allemande."

A son élève et ami, Helton Godwin Baynes, il écrit le 12.VIII.194O: "Qu'il y aurait une telle catastrophe, je ne le soupçonnais pas. Je savais, il est vrai, qu'un effroyable feu en provenance du nord-est se déploierait sur l'Europe..."

Le 26.X. de la même année, il écrit au président du groupe hollandais van der Hoop pour lui rappeler qu'il avait annoncé sa démission comme président de l'association internationale à la réunion des délégués en juillet à Zurich et qu'il l'avait maintenant confirmée, suite, notamment, à certains agissements irréguliers de Göring pour forcer l'entrée dans l'association internationale de groupes régionaux favorables à l'Allemagne hitlérienne. Il écrit: "Cette décision a été saluée par le prof.Göring dans le sens où il a émis que j'étais de toute façon trop vieux pour comprendre les nouveaux développements." Plus loin dans la lettre, il se plaint de l'attitude des psychothérapeutes suisses: "Je me suis donné en Suisse toute la peine concevable pour rassembler davantage les psychothérapeutes, mais je ne trouve aucun appui auprès de mes collègues, ce qui provient surtout de la résistance sectaire des freudiens. Aussi, ces derniers temps, n'ai-je plus fait de telles tentatives, mais je laisse maintenant à d'autres de faire quelque chose à cet égard. Si les gens trouvent que je suis sur leur chemin, cela ne me fait absolument rien de me retirer."

Après cette lettre, on ne trouve plus nulle part dans la correspondance de Jung des allusions, ni à l'association internationale, ni à l'antisémitisme, ni au nazisme. C'est en 1946 seulement qu'il publiera un recueil de ses articles écrits pendant la période de la guerre sous le titre Aufsätze zur Zeitgeschichte (Articles à propos de l'histoire contemporaine), qu'il a fait précéder par le fameux texte sur le dieu Wotan publié en 1936 et qu'il a terminé par une sorte d'analyse psychologique de ce qui s'est passé en Allemagne avant et pendant la guerre, intitulée: "Nach der Katastrophe" (Après la catastrophe) et publiée en 1945 dans le "Neue Schweizer Rundschau" (XIII/2).
La version française de ce volume - "Aspects du drame contemporain" - publiée en 1948, contient les deux articles mentionnés ("Wotan" et "Après la catastrophe"), mais diffère sinon par sa composition du recueil allemand et comporte une préface apologétique du traducteur (R.Cahen) qui prend presque la moitié du volume.

Nous ne ferons pas d'autres commentaires: que le lecteur se fasse lui-même une opinion.

Cet inventaire, que nous espérons exhaustif (et fidèle quant à la traduction!), des passages de la correspondance de Jung concernant les thèmes de l'antisémitisme et du national-socialisme nous permettra maintenant de faire une analyse plus brève de trois exposés d'analystes jungiens d'origine juive sur la même thématique.

2. Témoignages et analyses de jungiens d'origine juive

Le premier témoignage est celui de Micha Neumann, psychanalyste freudien à Tel Aviv, fils d'Erich et de Julia Neumann, analystes jungiens convaincus mais peu nombreux en Israël, comme le rappelle leur fils. Voici comment il dépeint l'atmosphère dans laquelle il avait grandi: "Depuis le temps de mon enfance, Jung était une figure centrale et positive dans notre famille. Ses photographies ornaient la table de bureau de mon père. Son nom, chaque fois qu'il était mentionné chez mes parents, reflétait le respect, l'amour et l'amitié. J'avais éprouvé sa présence comme celle d'un ami et d'un maître. (...) Plus tard, lorsque j'étais devenu adulte, les rumeurs que Jung aurait été un pro-nazi et un antisémite m'avaient fort inquiété. Lorsque j'ai enfin osé interroger mes parents sur ces accusations, ils étaient embarrassés et défensifs. Ils me disaient que ces accusations étaient injustes, mais ils avaient concédé que Jung avait commis des erreurs et qu'il a été mal compris."

Mon père m'avait raconté, poursuit Micha Neumann, qu'il avait cherché à convaincre Jung des dangers terribles du mouvement national-socialiste et de son inhumanité brutale; il avait conseillé à Jung de s'exprimer ouvertement et clairement contre leurs idéologies, particulièrement contre leur antisémitisme venimeux. Il m'a concédé qu'il n'avait pas réussi à modifier l'attitude et le comportement de Jung; il avait prévenu Jung qu'on ne lui pardonnerait jamais et qu'on retiendrait toujours qu'il avait continué de se taire à une époque si mauvaise pour les Juifs. Jung, qui avait cru à la qualité de l'inconscient collectif allemand, maintenait son opinion que quelque chose de positif aurait pu encore sortir de cette situation. Le père Neumann encourageait Jung à s'intéresser davantage à l'histoire, la culture , les racines et la psychologie de la judaïté; il ne comprenait pas pourquoi Jung s'intéressait plus aux civilisations de l'Extrême-Orient qu'à la civilisation juive toute proche; il s'attendait à ce que Jung mette en oeuvre sa grande sagesse, son savoir et ses dons créateurs pour prendre part davantage aux problèmes juifs du moment. Malgré ses promesses, Jung ne l'avait jamais fait. En dépit de leur déception, les parents Neumann ne considéraient l'attitude de Jung que comme une erreur, une déviation, une tache aveugle; rien ne pouvait changer leur relation positive à Jung: même de grands hommes commettent des erreurs, disaient-ils, et leur amour et leur admiration restaient inchangés.

Micha Neumann avoue avoir été fasciné, au cours de sa propre analyse freudienne, par la relation père-fils entre Freud et Jung; il considérait également la relation entre son père et Jung comme une relation père-fils; pour lui, en tant que psychanalyste et Juif, Freud reste "le grand ancêtre, qui s'est trouvé dans un conflit sévère avec Jung, ce même Jung qui était le père spirituel de mon père". Il décide alors d'étudier ce problème tout seul, afin d'arriver à ses propres conclusions.

Micha Neumann n'entre en possession de la correspondance Jung-Neumann qu'en 1985, à la mort de sa mère. La découverte de cette correspondance lui permet de faire un exposé sur le sujet délicat "Jung et l'antisémitisme" au congrès organisé par la "C.G.Jung-Foundation" à New York sur le thème "Lingering Shadows".

L'analyse du texte de Jung sur la question juive déjà cité, ainsi que des passages de certaines lettres publiées, relève toute une série d'assertions que Neumann considère comme antisémites ou "en relation" avec le national-socialisme, notamment le négativisme des idées de Freud, la comparaison entre la psychologie juive et la psychologie féminine, la tension et la créativité supérieure de l'inconscient aryen, le caractère nomade de la civilisation juive, etc. Neumann considère qu'écrire que l'inconscient allemand comporte des tensions et des possibilités dont la médecine psychologique doit tenir compte dans son évaluation de l'inconscient équivaut à être "enchanté du mouvement national-socialiste" et "à s'identifier presque complètement avec l'Allemagne nazie". Je pense, cependant, que ce passage pourrait être lu aussi autrement; Andrew Samuels s'en est, du reste, rendu compte dans son article.

Neumann passe alors en revue la correspondance de Jung avec ses élèves juifs (voir les textes plus haut) et arrive à la même conclusion: insensibilité totale vis-à-vis de la situation juive de l'époque, généralisations antisémitiques, et conclut en disant: "Comment pouvait Jung, le psychologue, être si aveugle et si insensible, et avoir si peu de compréhension et d'empathie pour les Juifs?" Neumann avoue pouvoir difficilement réaliser comment Jung pouvait "apprécier ainsi les nazis et nourrir des sentiments négatifs vis-à-vis des Juifs" et, en même temps, faire preuve d'estime, d'une inclination chalereuse et d'amitié vis-à-vis de son père qui vivait alors à Zurich et travaillait avec Jung. Comment comprendre, en effet, que sur le plan individuel, Jung ait aidé et soutenu les Juifs, alors que le sur le plan collectif, national, il fut totalement indifférent et insensible à leur tragédie? Il en conclut qu'il devait exister un skotom, une tache aveugle dans la psychologie de Jung, responsable de ces contradictions dans son comportement. Neumann situe cette "tache aveugle" dans les relations compliquées, chargées conflictuellement et non analysées avec Freud; il n'y avait pas qu'une projection du père sur Freud, mais aussi des éléments puissants de contenus inconscients religieux. "Jung s'était inconsciemment identifié avec les symboles, et les idéologies nazies, avec l'antisémitisme. Il croyait à ce qu'il y avait de positif dans l'inconscient collectif de l'âme germanique à laquelle il se sentait appartenir." Neumann estime que Jung n'était pas conscient dans toute son importance de ce transfert négatif vis-à-vis de Freud, consécutif à leur séparation qui a laissé des cicatrices profondes dans son âme: il fut amèrement touché par les accusations d'antisémitisme émanant de Freud et du cercle viennois: ses sentiments heurtés et son dépit à l'égard de Freud, le Juif, ont été influencés par de puissants conflits inconscients. Impressionné dans les années trente par l'explosion brutale de l'inconscient collectif allemand - qu'il a désignée ultérieurement comme l'image archétypique de Wotan - et croyant qu'elle pourrait avoir des effets positifs en Allemagne, il fut entraîné dans une identification inconsciente avec la propagande national-socialiste et antisémite qui lui permit de décharger ses sentiments négatifs vis-à-vis de Freud et, dans une moindre mesure d'Adler, qui étaient tous deux Juifs. Il fut aveuglé au point de ne pas discerner la réalité décevante, cruelle et brutale de la violence nazie, dont les preuves étaient cependant déjà tout à fait claires. Mais il a continué obstinément à refuser de critiquer les nazis et à collaborer même avec eux jusqu'à un certain point, toujours dans l'espoir que quelque chose de positif puisse émerger de cette âme germanique dont il se sentait faire partie.

Neumann passe alors en revue la correspondance entre Jung et son père, pour arriver à la conclusion que, dans cette correspondance, apparaît un Jung tout autre que celui des préjugés anti-juifs: pas du tout antisémite, prêt à discuter avec son interlocuteur des thèmes et des problèmes juifs en amitié, clarté et sans ambivalence.

La conclusion de Neuman est qu'une étude soignée de la correspondance Jung-Neumann ne permet pas d'y trouver la moindre trace d'antisémitisme. "Jung était objectif vis-à-vis des Juifs et des problèmes juifs. Il a, il est vrai, déçu Neumann parce qu'il n'avait pas approfondi les problèmes juifs, comme il s'y attendait, mais toutes ses formulations dans la correspondance sont dépourvues de ressentiments et de préjugés anti-juifs." Par contre, quant à ses agissements et ses écrits en 1934, l'auteur est convaincu que Jung était effectivement un antisémite dans le sens plein du mot, tout au moins jusqu'après la guerre. "Son antisémitisme était profondément enraciné dans son inconscient et a éclaté puissamment dans les années trente, précisément au moment où l'antisémitisme était pratiqué dans sa forme la plus brutale. En terminologie jungienne, poursuit l'auteur, je dirais que l'antisémitisme de Jung était une part de son ombre." Neumann pense que Jung ne s'était jamais vraiment confronté avec cette part de son inconscient; il n'a jamais reconnu cet aspect de son ombre, il ne l'a jamais intégré dans sa personnalité individuée; il n'a jamais surmonté cette faille de sa personnalité. Neumann y voit une preuve supplémentaire que même les grands esprits ne peuvent se passer de l'analyse par un autre, au risque de laisser sans solution en eux d'obscures et puissantes forces inconscientes.

Mario Jacoby, dans son article "Antisémitisme - un thème de l'ombre éternel", s'occupe moins de Jung que de l'analyse de l'image archétypique de l'ombre, dont Jung semble être un cas d'espèce.

Jacoby pose également comme thèse, un peu comme Neumann, en confrontant le fameux texte de 1934 à ses efforts pour protéger les droits de ses collègues juifs allemands au sein de l'association internationale de psychothérapie et à l'aide qu'il leur a toujours fournie, que Jung n'avait pas été un antisémite, du moins consciemment, ce dont il s'est d'ailleurs toujours défendu. Où se trouve l'ombre, se demande l'auteur. Dans une auto-duperie illusoire? Mais n'aurait-il pas dû, lors d'une auto-analyse honnête, tomber tout de même sur des ressentiments abyssaux en lui-même? Et puis, un peu plus loin, il nomme l'objet de ses ressentiments: Freud et sa psychanalyse qu'il dépeint avec des termes tellement chargés affectivement ("le bac à ordures des désirs infantiles insatisfaits et des ressentiments familiaux inaccomplis") qu'il faut y soupçonner, d'un point de vue archétypique, une nécessité de "commettre une sorte de meurtre libérateur
du père", bien qu'il fût parfaitement conscient, par ailleurs, combien il devait lui-même à Freud en ce qui concerne les connaissances psychologiques.

Faut-il pour autant, continue à s'interroger Jacoby, le considérer en général comme un antisémite, alors qu'il s'en défend lui-même? Il est prouvé qu'il ne haïssait nullement les Juifs; ses affects étaient dirigés contre Freud, et aussi contre Adler, et contre leur trop forte influence sur la "médecine psychologique". Tout le conflit de Jung ne doit pas nécessairement être mis en rapport avec l'antisémitisme, mais certainement et d'autant plus avec son ombre. "A mon avis, il ne nous reste rien d'autre que de constater que Jung, à cette époque, avait dérapé d'une très vilaine façon (expression que Jung emploie lui-même dans une lettre au rabin Leo Baeck en 1946) et succombé à son ombre. On ne peut en parler comme d'un péché de jeunesse, car il avait entre 58 et 59 ans. Malgré cela: il ne haïssait pas les Juifs et avait fait, par ailleurs, beaucoup pour ses élèves et collègues juifs."

Reste la question, poursuit Jacoby: Pourquoi tout cela doit-il être toujours réchauffé après tant d'années et dans quelle mesure cela influence-t-il encore aujourd'hui, sinon certaines conceptions, du moins la position de la psychologie jungienne dans le monde? Il répond: Manifestement, ces faits sont toujours remis sur le tas de divers côtés pour ne pas devoir se confronter à Jung. Ses visées si essentiellement importantes sont ainsi rapidement éliminées.

Et Jacoby de conclure: Nous sommes ainsi contraints de nous confronter à Jung de manière critique et de ne pas fusionner totalement avec sa vision de façon crédule. La psychologie de Jung, avec tous ses côtés lumineux et sombres, possède surtout un potentiel immense susceptible de stimuler nos propres façons d'envisager les choses et nos propres possibilités thérapeutiques. Je voudrais cependant encore une fois plaider le fait, dit-il, qu'il est d'une importance décisive pour des analystes jungiens potentiels de s'engager intensivement dans l'étude de l'oeuvre de Jung, avant de critiquer et de déclarer les prises de position de Jung comme dépassées, patriarcales ou même fascistoïdes. Mais même un engagement intense n'exclut pas la critique, bien au contraire. Et, bien évidemment, nous pouvons, nous devons même nous distancer des déraillements de Jung.

Il faudrait presque tout citer de l'analyse intelligente, pénétrante, fouillée et approfondie d'Andrew Samuels ("Psychologie nationale, national-socialisme et psychologie analytique"). C'est un chef d'oeuvre du genre. Nous ne pourrons, bien entendu, en épingler ici que quelques idées clefs.

L'auteur constate que le retour périodique des accusations d'antisémitisme et de pro-nazisme contre Jung a gravement entravé la collaboration entre psychanalystes freudiens et jungiens. Il écarte d'emblée du débat les témoignages personnels qui attestent tous, sans exception, qu'il n'était pas antisémite, qui prouvent même, au contraire, qu'il avait une attitude positive vis-à-vis des Juifs et qu'il en avait aidé beaucoup.

Y a-t-il quelque chose dans l'attitude globale de Jung qui le met dans une proximité inquiétante du nazisme, même s'il n'avait jamais été un collaborateur actif des nazis, se demande Samuels. A la différence de beaucoup de jungiens connus, sa réponse lapidaire est un "oui", mais avec l'espoir que d'une recherche, la plus approfondie possible, du sujet, puisse résulter une sorte de réparation. Il estime, en effet, que la force et la finesse de la psychologie analytique est souvent mise en péril aussi par l'incapacité de la plupart des jungiens de réagir à ces reproches de manière intelligente, humaine et honnête.

Samuels rappelle que Jung avait toujours insisté sur le fait que s'il avait conservé sa charge de président de l'association internationale de psychothérapie, c'était surtout pour protéger les psychothérapeutes juifs d'Allemagne et maintenir en vie la psychothérapie en Allemagne. Il est vrai aussi qu'il a publié ce fameux texte dans le "Zentralblatt" (1934) dont certains passages ont été violemment critiqué; il est vrai aussi que les travaux de Jung ont été cités par des théoriciens racistes allemands et signalés dans les bibliographies nazies, mais à cause de ses prises de position condamnant Hitler et les nazis, la psychologie de Jung n'est cependant jamais devenue une doctrine dominante sous les nazis. Samuels attire également l'attention sur le fait qu'une série d'articles qui dépassaient largement l'antisémitisme petit-bourgeois "habituel" ont été publiés dans le "Zentralblatt" au temps où Jung était responsable de la rédaction et que celle-ci se faisait à Zurich. Pourquoi, se demande-t-il, a-t-il laissé faire, pourquoi n'a-t-il pas suivi les choses de plus près, et ce malgré les avertissements de son élève et collaborateur, C.A.Meier, qui avait lui-même corrigé plusieurs comptes rendus injurieux de "livres et d'articles juifs"? Samuels émet l'hypothèse que la motivation profonde d'un tel comportement était le désir secret de Jung de devenir le chef de la psychothérapie allemande et, par là, européenne, d'autant plus que Freud lui-même avait une fois écrit à Jung que la psychanalyse ne trouvera son vrai statut que si elle est un jour acceptée en Allemagne. Samuels écrit explicitement: "C'est la conquête de l'Allemagne qui était le but du conquistador psychanalytique." Dans la suite de son exposé, Samuels tente de montrer le rôle de Jung comme celui d'un chef conquérant dans le domaine de la psychologie.

Samuels estime qu'ils défendent mal Jung ceux qui cherchent à séparer le comportement de Jung à l'époque de la présentation officielle de ses idées dans les livres et les articles, car l'argument peut être retourné contre eux et contre Jung: il avait écrit des choses stupides et injurieuses sur les Juifs, mais il n'a rien fait pour les rectifier. Un auteur ne peut évidemment pas empêcher qu'on n'abuse de ses écrits, mais il peut protester, ce que Jung n'a pas fait à l'époque. Dans leur argumentation, les "défenseurs" de Jung contestent en fait "la synergie négative de la parole et de l'acte", et c'est à cet élément, selon Samuels, que fait allusion Jung lui-même dans sa lettre au rabin Leo Baeck en 1946 (voir l'étude de Jacoby), quand il avoue avoir été "choqué" (ausgerutscht). Nier l'existence de cette synergie à l'époque équivaut à enfoncer Jung encore plus. L'argument de l'attitude protectrice personnelle de Jung vis-à-vis de ses élèves et amis juifs n'est pas valable non plus, car de bonnes relations personnelles peuvent très bien coexister avec un préjugé profond.

En ce qui concerne l'auto-évaluation de Jung, Samuels pense qu'il s'était en fait défendu de manière très malhabile: une fort pénible controverse entre jungiens, qui résulte des conversations avec des analystes jungiens, est engendrée par le fait que Jung n'a jamais exprimé un regret sous une forme substantielle et publique. En effet, Jung aurait pu argumenter que lorsqu'il parlait de la libération d'énergies massives en Allemagne ("Wotan"), il cherchait à mettre en garde contre un danger qui pointait à l'horizon: n'a-t-il pas déclaré de manière allusive, lors d'une interview à la radio, qu'Hitler aurait besoin de plus de connaissance de soi? Beaucoup de choses qui nous paraissent aujourd'hui comme un discours insensible aux Juifs pourraient se justifier si on admet que Jung considérait l'Allemagne comme un "patient" susceptible d'être "analysé". Le discours nazi pourrait alors, comme dans toute analyse, être envisagé comme un ensemble de représentations et de métaphores dont on se sert pour parler au patient dans une langue qui lui est compréhensible. Dans cette hypothèse, l'insensibilité de Jung pourrait être comprise comme un effet de son "contre-transfert" vis-à-vis de l'Allemagne, qui aurait suscité chez "l'analyste" (Jung) certains conflits névrotiques non résolus. Mais pour éviter le passage à l'acte, il aurait dû saisir que l'origine de ses réactions ne se trouvait ni dans son propre esprit indépendant, ni dans ses fragments névrotiques, mais dans l'inconscient de son "patient" - l'Allemagne. Dans ce sens, les idées de Jung sur les Juifs peuvent être comprises comme des communications de l'inconscient allemand.

Lorsque Jung écrit, par exemple, que les Juifs ne possèdent pas de forme culturelle propre, il ne pense manifestement pas dire que les Juifs n'ont pas de culture du tout. Cela a, selon Samuels, beaucoup plus à voir avec le nationalisme qu'avec le racisme ou l'antisémitisme de Jung. L'assertion de Jung, suivant laquelle l'inconscient aryen possède un potentiel plus élevé que le juif, peut être comprise de deux manières: l'interprétation inquiétante signifierait que Jung prétend que les Aryens seraient capables d'évoluer plus haut et plus largement que les Juifs; l'interprétation plus apaisante serait que Jung pense que les Aryens ont encore un long chemin à faire en psychologie avant d'atteindre le niveau des Juifs, car, étant donné l'ancienneté de leur civilisation, ils ont déjà accompli un bon bout de chemin et réalisé une bonne part de leur potentiel culturel. Mais cela veut-il dire aussi alors que nous n'avons plus grand-chose à attendre des Juifs? Ici, l'apaisement se transforme de nouveau en inquiétude.

Cette analyse amène Samuels à réfléchir sur l'importance de la notion de "nation" dans la psychologie de Jung. Lorsqu'on examine la structuration de l'inconscient collectif, telle que la présente Jung, on se rend vite compte que ce qui préoccupe Jung, ce n'est pas la "race", la "tribu", la "famille", mais bien la nation. Jung mentionne souvent la "psychologie de la nation" et l'influence de l'arrière-plan national sur une personne, de la relation du corps à la terre. Samuels prétend que le nationalisme a trouvé en Jung son psychologue qui a légitimé l'existence des différences psychologiques entre nations, négligeant par là, dans la perspective de son "pan-psychisme" qui tend à déduire tous les événements extérieurs d'une dynamique archétypique, les facteurs économiques, sociaux, politiques et historiques. De ce point de vue, les généralisations offensantes pour les Juifs reçoivent un éclairage nouveau. Car il n'y a pas d'allusion, dans les oeuvres complètes de Jung, aux "Aryens", mais on y fait, par contre, beaucoup allusion à l'Allemagne et à la plupart des pays du monde. Il emploie également souvent le concept de "culture germanique" qu'il semble distinguer de l'Allemagne en tant qu'Etat national; cette composante représente une tradition ethnique et communautaire à laquelle il se sentait lié parce qu'elle représentait sa principale source culturelle. Ceci permettrait de distinguer chez Jung les trends nationalistes des trends racistes, mais ce n'est, hélas, pas aussi simple, car le nationalisme n'écarte pas nécessairement le racisme. Samuels pense néanmoins que c'est le nationalisme qui est le facteur le plus important pour comprendre le chevauchement théorique - autant sur le plan des sentiments que des idées - entre Jung et ces nazis qui n'avaient pas son appui, comme il l'a souvent affirmé, et qu'il craignait et haïssait avec beaucoup d'autres citoyens des démocraties occidentales. Empreinte des idées de Carl Gustav Carus, un philosophe allemand romantique, qui avait eu une forte influence sur Jung, cette "psychologie nationaliste" avait cependant abouti à une typologie superficielle et littéralisante qui consiste à établir des listes de traits de caractères psychologiques qui devraient définir ce qu'est un Allemand ou un Juif. Car ce n'est pas ce que signifie être Juif qui intéresse Jung, mais ce qu'est un Juif. Carus, de son côté, n'avait, en effet, proposé nullement une théorie raciale; la biologie ne joue aucun rôle dans sa pensée, pas plus que dans celle de Jung. C'est sans doute aussi cette psychologie nationaliste qui explique l'intérêt de Jung pour les ouvrages du comte Keyserling qui procède un peu de la même manière.

Samuels tente alors de trouver l'explication psychologique des accusations de pro-nazisme contre Jung dans une comparaison entre les visées de la "psychologie nationaliste" de Jung et les visées politiques et idéologiques d'Hitler. Ce serait évidemment un manque de goût que de vouloir faire une comparaison directe entre Hitler et Jung ou de prétendre que le premier aurait influencé le second, nous prévient Samuels. Mais il existe certaines analogies. Les diatribes de Jung contre le caractère nivelant de la psychanalyse juive qui néglige les différences psychologiques nationales trouve son écho dans les attaques hitlériennes contre le caractère dénationalisant de l'activité politique et économique des Juifs. L'un craint la possession par l'"esprit" juif qui risque d'enterrer l'idée de la nation, l'autre la possession par la psychologie juive qui risque de détruire tous les autres groupes ethniques et surtout toutes les autres psychologies nationales. L'un veut sauver l'Europe du communisme et du capitalisme juifs, l'autre veut sauver la psychologie européenne de l'emprise de la psychologie juive. L'expansionnisme géographique de l'un est en contre-point à l'expansionnisme psychologique de l'autre. Et Samuels de conclure: Est-il étonnant dès lors que d'aucuns aient senti dans les écrits de Jung des résonances inconfortables de ce qu'ils avaient appris à détester chez Hitler? "Ce n'est que lorsque nous aurons compris la manière de penser collective comme fondement des relations entre la pensée d'Hitler et de Jung, que nous pourrons commencer à expliquer la distance énorme entre ces deux pensées. C'est alors seulement que nous serons en mesure de rétablir l'humanité du projet culturel de Jung totalement différent."


3. Psychanalyse et allégeance

Au-delà des considérations purement historiques qui concernent l'allégeance de certains psychanalystes et psychotérapeutes au régime nazi, à la fin de son article, Michel Coddens pose également un problème plus généralement psychologique et surtout éthique de l'allégeance des psychanalystes et des psychothérapeutes au pouvoir en général, qu'il soit politique (psychiatrie soviétique, par exemple) ou simplement institutionnel (reconnaissance des titres par l'Etat, les rapports entre la psychologie académique et la psychanalyse, l'intervention des caisses de maladie, etc.). Mon souci ici est, encore une fois, d'attirer l'attention des lecteurs francophones - puisque, paraît-il, nous vivons en Europe! - sur le fait que ce débat est déjà largement - et passionnellement! - engagé outre-Rhin et outre-Alpes.

Deux tendances extrêmes s'y profilent. Il y a ceux, à l'instar de mon ami Coddens, qui, tels Wolfgang Giegerich à Stuttgart, refusent toute concession aux exigences institutionnelles et réclament la fidélité absolue à la "révolution copernicienne" (Freud) et au "scandale de l'âme" (Jung), à la "psychologie comme art" (Giegerich), avec le risque évident d'une marginalisation sociale et économique de la psychanalyse au sens large. Il y a ceux, comme le groupe jungien de Berlin, qui tentent d'aller au devant des exigences politiques et institutionnelles, constituent des groupes de recherche qui se sont donné pour tâche de démontrer un jour statistiquement, sinon "scientifiquement", l'utilité et l'efficacité de la psychanalyse et de la psychothérapie. (Il est vrai que dans les études statistiques américaines sur la question - et elles sont pléthore - précisément la psychanalyse, ainsi que d'autres formes de psychothérapie basées explicitement sur l'exploration de l'inconscient, comme la psychologie analytique de Jung, n'ont pas été prises en compte. C'est sans doute aussi significatif!)

Ma position personnelle rejoint plutôt celle de mon maître et ami Tony Frey-Wehrlin qui, dans un article remarqué et remarquable, intitulé "Résistance et adaptation", tente de défendre une attitude intermédiaire, typique, du reste, de la tradition jungienne, où l'un n'exclut pas l'autre. Je cite: "La psychologie des profondeurs est caractérisée par une tension intrinsèque. Cette tension est alimentée par ses deux pôles, l'un représentant l'aspect pratique et thérapeutique, l'autre l'aspect théorique et philosophique. Que cette opposition interne ne concerne pas seulement la psychologie jungienne, c'est ce que montre l'écrit discuté de nos voisins psychanalytiques (...) Cette tension interne se manifeste extérieurement dans la relation de la psychologie des profondeurs à son environnement social et politique. Celui-ci s'intéresse en tout premier lieu à l'aspect thérapeutique: l'analyse doit faire des individus malades de nouveau des membres utiles de la communauté. Mais la société considère l'aspect philosophique comme suspect. C'est ici que se révèle l'élément "Lumières" - et donc subversif - de la psychologie des profondeurs. Car celle-ci pose ses valeurs de manière exactement inverse (...). Elle considère l'effet thérapeutique comme un épiphénomène qui se produit de lui-même à partir de ce rapport. Comment devrions-nous nous comporter vis-à-vis de cette tension? Cette pression est, d'un côté, de nature théorique et scientifique - et cela signifie: idéologique; d'un autre côté, de nature pratique et économique. Je pense qu'une adaptation au niveau idéologique est hors de question. C'est notre essence qui est en question ici, notre véritable "raison d'être", et nous ne souhaitons, ni ne devons y renoncer. Du côté pratique, je vois une possibilité, et même une nécessité, d'adaptation. (...) Autrement dit, je plaide pour le camouflage! Couvrons-nous de la cape statistique, puisque cela nous aide à survivre sans devoir renoncer à notre objet le plus important! Dans une confrontation directe, nous n'avons pas la moindre chance. Donc: Retirons-nous à l'arrière-plan, mais jouons en surface le jeu de tout le monde!"

Dans cette question également, nous avons voulu surtout informer les lecteurs de l'existence d'un débat qui est déjà bien engagé ailleurs qu'autour de leur clocher de village (que ce clocher soit la flèche de l'Hôtel de ville de Bruxelles ou la Tour Eiffel!), si nous pouvons nous exprimer ainsi. Pour le reste, qu'ils lisent et qu'ils se fassent leur propre opinion!



N O T E S


Les extraits de la correspondance de Jung ont été traduits par nos soins sur base de l'édition originale allemande de la correspondance: C.G.JUNG: Briefe, Erster Band: 19O6-1945, Walter-Verlag, Olten-Freiburg im Breisgau, 1972.
M.NEUMANN: "Die Beziehung zwischen Erich Neumann und C.G.Jung und die Frage des Antisemitismus", in: Analytische Psychologie, 23, 1992, pp.3-23.
M.JACOBY: "Antisemitismus - ein ewiges Schattenthema", in: Analytische Psychologie, op. cit., pp.24-4O.
A.SAMUELS: "Nationale Psychologie, Nationalsozialismus und Analytische Psychologie", in: Analytische Psychologie, op.cit., pp.41-94.
C.T.FREY-WEHRLIN: "Widerstand und Anpassung", in: Analytische Psychologie, 24, 1993, pp.288-3O1.
W.GIEGERICH: "Effizienz- statt Existenzbeweis der Psychologie: ein jungianischer Schildbürgerstreich", in: Gorgo, 26, 1994.
M.von der TANN: "Gorgo", in: Analytische Psychologie, 25, 1994, pp.313-314.
R.MÜLLER: "Kommentar". Si tacuisses... Wie Wolfgang Giegerich versucht den Mond zu fangen", in: Analytische Psychologie, op.cit., pp.314-315.
W.GIEGERICH: "Blockflötenklänge. Zu Rudolf Müllers 'Si tacuisses...'Wie Wolfgang Giegerich versucht dne Mond zu fangen", in: Analytische Psychologie, 26, 1995, pp.133-138.
D.LIER: "Psychotherapie versus Psychologie. Gedanken zu einem aktuellen Diskurs - aus Jungscher Sicht", in: Analytische Psychologie, 26, 1995, pp.122-13O.
R.BLOMEYER: "Effizienzbeweise in der Analytischen Psychologie. Anmerkungen eines Dritten", in: Analytische Psychologie, 26, 1995, pp.248-251.


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MessageSujet: Re: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Dim 15 Nov - 2:40

Merci,Alexandre.

Si tu as d'autres textes concernant directement Jung,je suis intéressé.

Ton regretté analyste a connu Jung en personne je crois.

Merci,en tous cas.
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MessageSujet: Re: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Dim 15 Nov - 2:48

Chronos,

Il ne l'a pas connu : son maître, analyste et ami l'a connu : Freÿ lui même a été analyé par Maiyer. Dans "ombres et lumières" de Freÿ, il parle notamment de Jung dans des propos tout à fait inédits dans son quotidien ainsi que de son enterrement.
Que retires-tu de ta lecture d'intéressant si tu veux bien en faire part ?

Bonne soirée,
Alex

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MessageSujet: Re: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Ven 8 Jan - 11:50

Y aurait il moyen d'ajuster les lignes sur la largeur d'un écran ? la lecture est difficile là...
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MessageSujet: Re: Jung accusé d'antisémitisme, mise au point   Ven 8 Jan - 18:36

Oui j'en suis conscient.
Ce n'est pas possible, le fichier étant ainsi, je ne peux que le copier coller comme cela (vieux, très vieux windoc).

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