Miroir de l'âme : rencontres d'âmes et d'esprits

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 Pinterovic-Archétype de l'invalide, Héphaïstos

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GnOlus le gnome
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MessageSujet: Pinterovic-Archétype de l'invalide, Héphaïstos   Ven 9 Mai - 22:41

Je voudrais vous parler aujourd'hui d'une image, d'une image archétypique: celle de l'invalide.
Identité: «Qui suis-je? Qui j'imagine?» Surtout quand je suis handicapé.
Le regard interrogé pose un autre problème: pas tellement comment me voient les autres, mais comment je me vois dans leur regard!



L'étymologie du mot français guérir renvoie au germanique *warjan qui signifie «protéger», dans le sens de «garder entier», d'où l'anglais whole. Dans les langues slaves, cjeliti (guérir) signifie littéralement «rendre entier». Tous les progrès et toutes les techniques de la médecine ne pourront jamais rendre l'individu absolument entier, car ils ne peuvent le préserver entièrement des maladies et de leur but final, la mort. Le problème essentiel est en fait de savoir comment intégrer notre invalidité fondamentale à notre existence.

Le «démon de l'invalidité» est une image archétypique. Comme toutes les images archétypiques, elle exerce une fascination de nature religieuse (au sens large de ce terme). Pensez simplement à la vieille superstition qui consistait à croire que toucher la bosse d'un bossu portait bonheur!
De plus, depuis des temps historiques (sans qu'on puisse, à l'heure actuelle, expliquer rationnellement ce phénomène), toute image archétypique se présente comme double, comme une complexio oppositorum (coïncidence des opposés), comme disaient les anciens alchimistes: l'image de la «mère» est inconcevable sans l'image de l'«enfant»; ou celle du «vieillard» sans celle de l'«enfant», etc. Il y a généralement identification du «moi» avec l'un des pôles de l'image archétypique et projection du pôle opposé sur autrui. «Je suis un jeune branché et toi, t'es un vieux schnock.» Et vice-versa: «Je suis un homme plein d'expérience et de sagesse et toi, tu n'es qu'un jeune con.» Cela peut s'exprimer évidemment de manière plus drastique: «Tu ne connais rien à la vie; t'as encore rien vécu!» Réponse: «T'es vraiment un vieux ringard, tu connais rien à la vie actuelle!» Ce dont les deux ne se rendent pas compte, c'est qu'ils ont tous les deux raison (et tort!). Car dans tout enfant, il y a un vieillard qui sommeille; et dans tout vieillard, il y a aussi un enfant qui guette!
Prenons un autre exemple. Ce qui sous-tend la vocation médicale est sans doute l'image archétypique du «guérisseur blessé». Dans le rituel chamanique, le futur chaman doit s'infliger une blessure mortelle et s'en guérir. Autrement dit, dans tout médecin, il y a un malade qui s'ignore. Mais si le médecin s'identifie totalement au pôle guérisseur, il projettera forcément le pôle «malade» sur ses patients. Il reste le sain et ses patients restent les malades. Et la relation thérapeutique reste bloquée. Pour qu'elle se débloque, il faut que le médecin reconnaisse (et intègre!) son «malade» intérieur (qui est d'ailleurs à l'origine de sa vocation). Alors seulement, le «guérisseur» intérieur du patient peut être reconnu et intégré, et dès lors, entrer en action. Tous les médecins un peu avisés savent que s'il n'y a pas un minimum de collaboration du patient dans sa guérison, il n'y aura pas de vraie guérison.
Un autre exemple encore. Ce qui sous-tend la vocation professorale (enseignante) est sans doute l'image archétypique du «savant ignare». Le maître sait, le disciple ignore. Mais si le maître s'identifie au savoir, le disciple restera toujours ignare. Et tout l'effort pédagogique restera stérile. Il faut que le maître reconnaisse et intègre son «potache ignorant» intérieur (qui pourrait peut-être apprendre aussi quelque chose de son élève apparemment ignare et qui est également à l'origine de sa vocation), pour que la relation pédagogique devienne féconde. Car il faut que le «savant» inconscient soit éveillé chez le disciple, pour que le disciple puisse désirer savoir, désirer devenir comme le maître, c'est-à-dire, savoir. Le mot latin studere (étudier) signifie à l'origine «désirer». Je pense que c'est dans ce sens qu'il faut comprendre d'ailleurs l'idée de Freud suivant laquelle toute curiosité intellectuelle chez l'enfant est au départ une curiosité sexuelle. Il n'y a que les imbéciles qui puissent prendre cette idée au pied de la lettre!
Eh bien, il n'en va pas autrement de l'image archétypique de l'invalide intègre. Avec cette différence que si l'ignorance et la maladie ne sont pas toujours visibles, l'invalidité concrète est toujours très visible. Cela confère au clivage invalide/intègre une radicalité encore plus intense. «Lui, il est malade, moi je suis en bonne santé, mais… je pourrais devenir malade.» - «Lui, il est sourd (ou aveugle), moi j'entends (je vois); je ne pourrais devenir sourd (aveugle) que moyennant des circonstances vraiment exceptionnelles.»
L'invalidation est un processus vital qui prend naissance… à la naissance. Le vieillissement n'est d'ailleurs rien d'autre qu'un processus d'invalidation progressive.
L'image archétypique de l'invalide se présente comme l'action d'un manque (défaut) corporel, spirituel ou psychique. Elle agit donc chez tout le monde; pas seulement chez ceux qu'on appelle les «handicapés». Comme nous l'avons relevé dans les exemples précédents d'images archétypiques, les handicapés concrets sont précisément l'objet de la projection de notre image archétypique intérieure de l'invalide sur ces invalides autres qui nous garantissent dès lors l'illusion de notre intégrité. L'image archétypique de la santé en tant qu'intégrité corporelle ou spirituelle est donc nécessairement tronquée de son opposé, la maladie et l'invalidité, et donc une illusion.

Vis-à-vis du phénomène de l'invalidité, deux attitudes psychologiques sont possibles. Soit (attitude volontariste occidentale) on essaie de surmonter, de vaincre l'handicap; soit (attitude plus accueillante, plus «bouddhisante») on essaie de l'intégrer comme quelque chose qui appartient à notre être (existence).
Là-dessus, la mythologie (qui reste sans doute une sorte de mémoire de la sagesse de l'espèce humaine) nous donne des indications fort précieuses.
Héphaïstos, le dieu forgeron de la foudre de Zeus, est laid et a un handicap aux pieds: soit il a un pied bot, soit (suivant d'autres traditions) il a les pieds tournés dans l'autre sens que la tête: on ne sait jamais s'il avance ou s'il recule, cela dépend du point de vue (de la tête ou des pieds). Mais, mais… il est l'époux officiel d'Aphrodite, déesse de la beauté et de l'amour. Les opposés se rejoignent… Achille, fils de déesse et invulnérable, avait son talon mortel. Les dieux germaniques, n'en parlons pas: la plupart des éclopés! De même que les figures divines précolombiennes, figures souvent grotesques et disloquées. Pensez au capitaine Crochet, à Quasimodo dans «Notre-Dame de Paris» de Victor Hugo, aux gargouilles des églises gothiques! Là, ce qui est important, c'est que l'invalidité fondamentale de l'être humain a été sublimée, spiritualisée, élevée au rang divin.
L'image archétypique de l'invalide n'est pas à confondre avec celle de l'enfant, bien que l'enfant soit représenté dans plusieurs cultures comme un invalide (infans = celui qui ne parle pas; dans la langue chinoise: «l'emmailloté», celui qui n'a pas de pieds; en grec, en latin, assimilé à l'esclave; dans les langues ouro-altaïques, assimilé au serviteur, garçon de ferme, etc.). Mais l'image de l'enfant comporte une idée de développement, de futurition, de libération. L'invalidité n'évolue pas. C'est ce qu'il y a de plus permanent en nous. Elle n'est pas à confondre non plus avec la maladie. La maladie peut être passagère, invalidante, mortelle, mais elle est toujours en mouvement. L'invalidité, par contre, est un état chronique de manque en opposition avec l'image (tout aussi) archétypique de la santé parfaite. On pourrait l'illustrer aisément par le cas de celui qui se plaint tout le temps, opposé à celui qui se vante tout le temps de sa santé parfaite.

L'image archétypique de l'invalidité ne comporte pas que des aspects négatifs. Elle nous incite à la modestie, à la prise de conscience de notre fragilité, elle nous pousse à la spiritualisation, parce que la fuite dans la santé absolue du corps n'est plus possible. Elle nous initie aussi à l'humanisme véritable: la santé absolue et l'intégrité appartiennent aux dieux. Quod licet Iovi non licet bovi! Elle est importante aussi pour une autre conception de la relation en tant que prise de conscience de l'interdépendance humaine opposée à l'idée d'une indépendance absolue de l'individu qui n'existe pas et qui reste malheureusement un des chevaux de bataille d'un certain nombre (un nombre certain!) de psychothérapies. L'image archétypique de l'invalidité est aussi un puissant antidote contre l'image tout aussi archétypique du héros absolu (derrière laquelle se cache la pulsion de la toute-puissance!).
En psychanalyse, on a tendance aussi à voir une dépendance transférentielle très prolongée comme un phénomène infantile, en vertu de la définition freudienne du transfert comme projection des images parentales précoces sur l'analyste. Mais justement, on oublie souvent de se poser la question de l'origine exacte de la persistance acharnée de cette projection. Il se pourrait en effet que les «transferts interminables» soient dus aussi, non à l'impossibilité de «grandir», mais à l'invalidité psychique; que l'analyste y soit une sorte de «béquille irremplaçable». C'est pour cette raison que A. Guggenbühl, dans son livre sur les psychopathies (Les déserts de l'âme), écrivait avec raison que le but de la thérapie ne pouvait y être l'indépendance totale.
Il va de soi que le prodigieux progrès médical de notre temps se conjugue aussi quasi nécessairement avec le refoulement de l'image archétypique de l'invalide. Celui qu'on considérait comme une personnalité mélancolique à l'époque du romantisme est traité aujourd'hui par des médicaments, tout comme une bête angine est traitée par des antibiotiques. Les souffrances de l'âme (le mot psycho-patho-logie ne veut-il pas dire finalement, à l'origine, «discours sur les souffrances de l'âme»?) sont devenues de vulgaires affections. C'est bien dans ce sens que le grand philosophe Romano Guardini ouvre son magnifique opuscule sur la mélancolie par ces mots: «La mélancolie est quelque chose de trop douloureux, elle s'insinue trop profondément jusqu'aux racines de l'existence humaine pour qu'il nous soit permis de l'abandonner aux psychiatres.» Par le cheminement inverse, le psychiatre et penseur allemand Hubertus Tellenbach est arrivé à une conclusion semblable dans son ouvrage La mélancolie (1961). Aussi, l'archétype refoulé de l'invalide submerge-t-il par compensation notre vie actuelle de façon insidieuse: au moindre «accroc», à la moindre blessure, dans notre vie sociale, professionnelle ou affective, nous nous réfugions dans une sorte d'invalidité plus ou moins prolongée (certificats de maladie, d'incapacité de travail, etc.), quand ce ne sont pas les pré-pensions dont on parle tellement ces derniers temps.
Alfred Adler, un disciple (et dissident!) de Freud, injustement oublié, a tenté de comprendre le sens de l'existence humaine précisément à partir de l'image archétypique de l'invalide. Son idée de l'infériorité d'organe (qui l'a brouillé avec Freud), d'un déficit fondamental avec lequel naît tout enfant humain, se rattache pour nous à l'image archétypique de l'invalide. «Ne devrions-nous pas, nous, analystes, nous comprendre comme des prêtres de l'archétype de l'invalidité?»

Pour ce qui est du regard interrogé, il me paraît évident qu'il comporte une profonde ambiguïté. Quand on aperçoit un handicapé (on préfère cet euphémisme anglais aujourd'hui au terme d'invalide, qui veut dire exactement la même chose: à croire qu'«américaniser» la chose la rend plus supportable! Après «les malentendants» et les «malvoyants», à quand «les moins vivants» pour dire «les morts»?), on a spontanément (?) le désir de lui venir en aide. Peut-être, d'ailleurs, pas si spontanément que cela, sinon le législateur n'aurait pas cru nécessaire de poursuivre légalement la non assistance aux personnes en danger. Peut-être qu'instinctivement l'assistance ne va pas de soi. Ce n'est pas très darwinien (struggle for life), ni nietzschéen, l'assistance. Et, vu d'un point de vue psychanalytique, le besoin de venir en aide à un invalide est peut-être aussi une manière de se déculpabiliser de ne pas être invalide…
Mais il y a ambiguïté aussi chez l'invalide. Il y a, certes, la recherche désespérée de «la béquille» auprès d'autrui; mais il y a aussi la fierté narcissique d'être autre, différent, de sortir du lot des «valides».

Concluons. Si l'invalide réussit à intégrer son manque dans son existence et si le «non invalide» accepte qu'il l'est toujours quand même quelque part (même s'il le refoule généralement), l'invalide pourra peut-être être intégré dans la société des hommes comme un être à part entière (finis les fours crématoires pour «les inutiles de la société» et vivent leurs facilités d'accès dans la cité!). La formule pourrait s'énoncer, dans le chef de l'invalide: «Je suis différent, et pas différent en même temps, parce qu'à toi, le valide, il te manque aussi quelque chose de fondamental, mais tu ne t'en rends pas toujours compte comme moi, qui y suis obligé.» Et c'est là sans doute que gît le secret de l'identité de l'invalide: l'acceptation de l'invalidité devient alors la possibilité d'une créativité.

(*) Antoine Pinterovic est psychanalyste Jungien. Ce texte reprend le contenu de son intervention lors du café citoyen organisé par l’asbl handiplus en 2004, « IMAGE, IDENTITÉ, DIFFÉRENCES ET HANDICAPS, LE REGARD INTERROGÉ »

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